Le FLE à Bruxelles : entre cohésion sociale et éducation permanente
Mercredi 25 février 2026

À Bruxelles, la cohésion sociale constitue un pilier majeur de l’action publique en matière de lutte contre les inégalités, d’inclusion et de vivre-ensemble. Encadrée par un dispositif décrétal spécifique, cette politique soutient de nombreux acteurs associatifs, notamment dans le champ du français langue étrangère (FLE), afin de favoriser l’égalité des chances et la participation active de toutes et tous à la société. Comment ce secteur est-il organisé et quelles missions poursuit-il ?1
La politique en termes de cohésion sociale repose sur l’idée que le territoire est à la fois un espace où s’expriment les inégalités sociales et un levier essentiel pour y répondre durablement, en recréant du lien entre les individus et les groupes.2 Dans ce contexte, la COCOF a progressivement structuré un cadre légal visant à garantir, sans discrimination, l’égalité des chances, le bien-être social, économique et culturel, ainsi que la participation digne et active de chacun à la société.
Le décret relatif à la cohésion sociale, adopté en 2004 et révisé en 2018, définit les principes et objectifs de cette politique, tout en reconnaissant le rôle central du tissu associatif dans sa mise en œuvre. Parmi les domaines d’action soutenus, l’alphabétisation et le français langue étrangère (FLE) occupent une place stratégique, en tant qu’outils essentiels d’inclusion, d’émancipation et d’accès aux droits.
Un cadre décrétal structurant
Défini par le décret du 30 novembre 2018 et son arrêté d’exécution du 20 juin 2019, le secteur de la cohésion sociale vise à créer du lien entre les individus et groupes, à renforcer le vivre-ensemble et le faire-ensemble dans les quartiers, et à contribuer à l’amélioration d’une société solidaire et coresponsable où chaque personne bénéficierait des mêmes chances de s’insérer et de participer activement à la société.
Selon l’article 3 du décret, la cohésion sociale désigne l’ensemble des processus sociaux qui contribuent à assurer à tous les individus ou groupes d’individus, sans discrimination, l’égalité des chances et des conditions, le bien-être économique, social et culturel. Ces processus visent particulièrement la lutte contre toute forme d’exclusion sociale et de discrimination par le développement de politiques d’inclusion sociale, d’émancipation, d’interculturalité, de diversité socioculturelle et de vivre et faire-ensemble. La finalité ultime est de mener à une société intégrant la mixité sociale, culturelle, générationnelle et de genre.3
Concrètement, cette politique se traduit par la reconnaissance de 400 opérateurs et opératrices4 par la COCOF œuvrant dans le secteur de la Cohésion sociale. Ceux-ci sont actifs notamment dans le soutien scolaire, l’alphabétisation, la citoyenneté interculturelle et le renforcement du lien social.
Du conventionnement à l’agrément : une évolution majeure
Le décret de 2018 marque le passage d’une logique de conventionnement à une logique d’agrément. Les contrats communaux et régionaux ont été remplacés par des agréments de type local et régional, offrant ainsi une plus grande stabilité au secteur. Désormais, chaque action prioritaire se voit attribuer une catégorie financière où chaque volume d’activités bénéficie d’un certain montant de subvention en fonction du nombre de participant·es et du nombre de groupes concerné·es.
Quatre axes d’activité
Le décret organise les actions de cohésion sociale autour de quatre axes prioritaires.
L’axe 1 concerne l’accompagnement à la scolarité et à la citoyenneté des enfants et des jeunes.
L’axe 2 se concentre sur l’apprentissage du français et l’alphabétisation des adultes (FLE), considérant la langue française comme un levier d’émancipation, d’autonomisation et d’inclusion sociale et professionnelle.
L’axe 3 se consacre à l’inclusion par la citoyenneté interculturelle, favorisant la rencontre et l’échange avec des publics ayant un vécu migratoire, et développant la prise en compte de la notion interculturelle dans la citoyenneté.
L’axe 4 porte sur le vivre et faire-ensemble, concept qui va au-delà du simple vivre ensemble en promouvant la co-construction de projets communs. Les objectifs visent à développer des interactions dynamiques entre habitant·es, associations et institutions, à déconstruire les préjugés et stéréotypes, et à lutter contre le racisme et les discriminations.
La langue française comme levier d’émancipation
Dans le contexte multiculturel et multilingue de la Région de Bruxelles-Capitale, l’apprentissage du français constitue un enjeu majeur d’inclusion sociale et d’autonomisation pour les personnes d'origine étrangère. Le dispositif de cohésion sociale accorde une place centrale à cet enjeu en consacrant son deuxième axe prioritaire à l’apprentissage du français et à l’alphabétisation des adultes. Cette reconnaissance institutionnelle témoigne de la conviction que la maîtrise de la langue française, tant à l’oral qu’à l’écrit, représente véritablement un levier d’émancipation, d’autonomisation, d’inclusion sociale et professionnelle pour les personnes allophones résidant à Bruxelles.
L’approche développée dans le cadre de la cohésion sociale dépasse donc la simple acquisition de compétences linguistiques pour s’inscrire dans une perspective plus large d’émancipation citoyenne. Il s’agit d’aider les bénéficiaires à communiquer à l’oral et à l’écrit dans le cadre de leur vie sociale, à identifier les codes sociaux qui leur permettent d’agir dans différents espaces de la vie sociale, à s’approprier les outils d’information et de communication, et à parvenir à s’informer et débattre en français.
Alphabétisation et FLE : une distinction fondamentale
L’axe 2 du décret relatif à la cohésion sociale établit une distinction fondamentale entre deux types d’actions destinées à des publics différents, bien que parfois confondus dans le langage courant : l’alphabétisation et le FLE. Cette différenciation répond à une réalité pédagogique essentielle : on n’apprend pas une langue de la même manière selon que l’on maîtrise ou non les compétences de base en lecture et écriture.
Les actions d’alphabétisation s’adressent prioritairement à des personnes ne sachant pas ou peu lire et écrire dans aucune langue, ou ne maîtrisant pas les compétences de base équivalentes à celles attendues à la fin de l’enseignement fondamental, sanctionnées par le Certificat d’Études de Base. Ce public peut être francophone (personnes qui ne maîtrisent pas les langages fondamentaux de la lecture, de l’écriture et du calcul) ou non francophone (personnes ayant peu ou pas été scolarisées dans leur pays d’origine, ne maîtrisant pas ces compétences dans leur langue maternelle, et désirant apprendre le français ainsi que l’ensemble des compétences de base).
Les actions de français langue étrangère, quant à elles, s’adressent prioritairement à des personnes allophones ou d’origine étrangère qui ont été scolarisées dans leur pays d’origine, sachant lire et écrire dans leur langue maternelle. Ces personnes maîtrisent donc les langages fondamentaux et les savoirs de base équivalents au Certificat d’Études de Base dans leur langue maternelle, mais désirent apprendre le français.
Cette distinction, qui peut sembler technique, est en réalité cruciale car elle implique des approches pédagogiques radicalement différentes : dans le cas de l’alphabétisation, il s’agit d’un apprentissage simultané de la langue et des compétences de base en lecture et écriture, tandis que dans le cas du FLE, les apprenant·es peuvent s’appuyer sur des compétences préexistantes en littératie pour acquérir une nouvelle langue.5
Deux volets complémentaires : une approche pédagogique innovante
L’une des originalités et des forces du dispositif bruxellois réside dans l’obligation d’organiser les actions d’apprentissage en deux volets distincts mais cohérents : des temps de formation à l’apprentissage de la langue française et des temps de mises en pratique ou des activités d’émancipation des bénéficiaires. Ces actions sont organisées en groupes de 10 à 15 participant·es, avec un minimum de 9 heures de cours hebdomadaires en journée ou 4 heures en horaire décalé, durant au moins 30 semaines par an, assurant une continuité d’apprentissage indispensable à la progression linguistique.
Le premier volet, qui doit représenter au minimum cinquante pour cent du temps de formation, est consacré à l’apprentissage de la langue française proprement dit via une approche collective et participative.
Le second volet est lié à l’appropriation de la langue par des mises en pratique ou des activités d’émancipation : formations citoyennes, médiation culturelle, connaissance de la Région de Bruxelles-Capitale et des réalités institutionnelles, ateliers TIC, animations liées à la parentalité, activités relatives à l’égalité des genres, appropriation de l’espace public favorisant la mobilité et l’autonomie, ou ateliers d’expression culturelle, sociale ou sportive. Cette dimension est essentielle car elle permet de donner du sens à l’apprentissage linguistique en l’ancrant dans des situations concrètes et des enjeux réels pour les apprenant·es.
Cette articulation entre apprentissage formel et mise en pratique dans des contextes signifiants constitue une force du modèle bruxellois, car elle permet de lutter contre une approche trop scolaire de l’apprentissage linguistique et favorise une appropriation véritable de la langue comme outil d’insertion sociale et professionnelle.
Accompagnement des parcours et cadre de référence
Le dispositif de cohésion sociale insiste sur l’importance de l’accompagnement individualisé tout au long du parcours d’apprentissage. Les associations doivent garantir un accueil sans discrimination et effectuer des bilans linguistiques et tests de positionnement pour orienter adéquatement chaque bénéficiaire et éviter les orientations inadaptées génératrices d’échec. Les acquis sont évalués régulièrement, permettant aux formateurs et formatrices d’ajuster leurs pratiques et aux apprenant·es de prendre conscience de leurs progrès, facteur essentiel de motivation notamment pour celles et ceux ayant connu des parcours scolaires difficiles.
Pour l’élaboration des contenus, le dispositif bruxellois fait référence au Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (CECRL), qui définit six niveaux de compétence (de A1 à C2). L’utilisation de ce référentiel commun permet d'harmoniser les formations, d’améliorer la lisibilité des parcours et de faciliter la mobilité des apprenant·es entre structures.
Le FLE comme outil de cohésion sociale et d’éducation permanente
Au-delà de son rôle instrumental dans l’acquisition de compétences linguistiques, le FLE tel qu’il est conçu dans le dispositif de cohésion sociale s’inscrit pleinement dans une logique d’éducation permanente et de vivre-ensemble. Les cours de FLE constituent des espaces privilégiés de rencontre interculturelle, où des personnes d’origines diverses se retrouvent autour d’un projet commun d’apprentissage, favorisant le dialogue, l’échange d’expériences et la déconstruction de stéréotypes.
Cette dimension d’éducation permanente se concrétise notamment à travers le second volet pédagogique du dispositif, qui articule apprentissage linguistique et pratiques émancipatrices. En abordant des thématiques comme l'égalité de genre, les droits sociaux, l’appropriation de l’espace public ou encore la citoyenneté interculturelle, les actions FLE deviennent des espaces de conscientisation et d’action collective. Les apprenant·es ne sont pas considéré·es comme de simples bénéficiaires passif·ves d’un service, mais comme des acteur et actrices de leur propre parcours et de la transformation sociale.
Le secteur fait néanmoins face à des défis importants. La demande de formation en français à Bruxelles dépasse largement l’offre disponible, générant des listes d’attente parfois longues. La diversification croissante des profils des apprenant·es nécessite une adaptation constante des méthodes pédagogiques, tandis que l’articulation entre les différents dispositifs de formation en français (cohésion sociale, promotion sociale, insertion socioprofessionnelle, parcours d’accueil) reste un enjeu de coordination important.
Dans une ville caractérisée par sa diversité linguistique et culturelle, reconnaître le FLE comme un véritable outil de cohésion sociale et d’éducation permanente, c’est affirmer que la maîtrise de la langue n’est pas seulement un prérequis à l’intégration, mais un levier de transformation individuelle et collective, au service d’une société plus juste et plus solidaire.
- 1Cet article est essentiellement basé sur le document de la Commission Communautaire Française « Guide pratique relatif à la mise en œuvre du décret Cohésion sociale », février 2023, https://ccf.brussels/download/le-guide-pratique-relatif-a-la-mise-en-oeuvre-du-decret-cohesion-sociale-memento/
- 2https://www.cbai.be/cohesion-sociale/
- 3Article 3 du décret relatif à la Cohésion sociale, 30 novembre 2018, https://www.ejustice.just.fgov.be/eli/decret/2018/11/30/2019010696/justel
- 4Chiffres issus du site de la COCOF, https://ccf.brussels/nos-services/diversite-et-citoyennete/ consulté le 22 janvier 2026.
- 5https://journaldelalpha.be/alphabetisation-fle-et-enjeux-politiques-clarifier-pour-mieux-agir/
Le dispositif territorial et les acteurs de la Cohésion sociale :
Organisation du secteur de la Cohésion sociale
La politique de cohésion sociale en Région de Bruxelles-Capitale repose sur un dispositif territorial ciblant treize communes
Chaque commune éligible met en place une coordination locale qui assure l’interface entre la COCOF, la commune et les associations locales et une concertation locale qui réunit tous les acteurs et actrices de la cohésion sociale présent·es sur son territoire. La commune conclut également un Pacte local avec le Collège de la COCOF. Ce pacte, fondé sur un diagnostic quinquennal des besoins, définit les priorités, les actions et les moyens alloués, tandis que la concertation locale assure le suivi des opérateurs et opératrices et le lien entre associations et pouvoirs publics.
La coordination locale organise et accompagne les activités des opérateurs et opératrices agréés de cohésion sociale actif·ves sur son territoire, leur apporte un soutien et procède à leur évaluation. Elle travaille en réseau avec les autres coordinations locales bruxelloises.
Le Collège a désigné 3 centres régionaux en soutien aux projets de Cohésion sociale :
- Le CRACS (Centre Régional d’Appui de la Cohésion Sociale), porté par le CBAI (Centre Bruxellois d’Action Interculturelle), est chargé de l’évaluation, de l’accompagnement méthodologique et du renforcement de la transversalité du secteur.
- Le CREDAF (Centre Régional pour le Développement de l'Alphabétisation et l’apprentissage du Français pour adultes), confié depuis 2021 par Lire et Écrire Bruxelles, assure un pilotage régional de l’axe 2. Il joue un rôle central d’orientation des apprenant·es, de coordination de l’offre FLE, d’appui pédagogique aux opérateurs et opératrices, de formation des formateurs et formatrices et, le cas échéant, de mise à disposition de formateurs ou formatrices qualifié·es auprès des associations agréées. Le CREDAF dispense également des cours d’alphabétisation et d’apprentissage du français pour adultes.
- Le CREDASC (Centre Régional pour le Développement de l’Accompagnement à la Scolarité et la Citoyenneté), porté par la Coordination des Écoles De Devoirs de Bruxelles.
Cette structure vise à garantir la cohérence, la qualité et l’accessibilité des actions de FLE dans une logique d’inclusion, de lutte contre les inégalités et de renforcement du vivre-ensemble.



