Mieux accompagner les 16 - 30 ans dans leurs projets professionnels - Un nouveau module de formation à la Ligue
Mardi 24 février 2026

La question de l’orientation, dont nous vous parlions dans le précédent numéro d’Éduquer (février 2025), n’est jamais seulement une affaire de choix. Elle est une affaire de construction, de sens, de contexte et de relation. Dans un monde marqué par l’incertitude, la complexité et l’angoisse diffuse, accompagner des jeunes de 16 à 30 ans ne peut plus consister à distribuer des pistes ou à ajuster des projets à des contraintes préexistantes. Il s’agit de trouver sa voie de cœur, dans une réalité qu’on comprend, qu’on accepte et dont on tire parti. C’est cette conviction, forgée dans des années de pratique auprès de jeunes et d’adultes, qui constitue le socle de la formation qu’Alain Merzer propose aujourd’hui à la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanenteaux professionnel·les de l’accompagnement, de l’éducation et de l’insertion.
Alain est formateur à la Ligue depuis de nombreuses années. Pour ce nouveau projet de formation consacré à l’orientation, il s’appuie sur plusieurs casquettes : d’abord celle de professeur en Haute École depuis 12 ans. Ensuite, celle de coach et d’accompagnateur via le bilan de compétences, pratique dont nous vous parlions déjà dans le numéro 195 d’Éduquer (juin 2025). Des casquettes qui permettent au formateur d’être fréquemment en contact rapproché avec les jeunes dans un moment crucial de leur vie : le choix des études ou d’une carrière professionnelle.
Alain entame notre conversation par un éclairage précieux : parler des « jeunes de 16 à 30 ans » comme d’un groupe homogène est selon lui un premier biais méthodologique. Entre un·e adolescent·e de 16 ans qui n’a pas encore entamé d’études, un·e étudiant·e en décrochage, ou encore un·e jeune « adulescent·e » diplômé·e en quête de sens, les réalités sont radicalement différentes. À cela s’ajoutent les effets du milieu socio-économique, de l’origine sociale, de l’histoire migratoire ou encore du genre. Cette hétérogénéité n’est pas un obstacle : elle est le point de départ de toute démarche sérieuse d’accompagnement. Encore faut-il être formé·e pour la reconnaître, l’accueillir et travailler avec elle.
Il ne s’agit pas d’aider les jeunes à faire le bon choix, mais à développer leur capacité à choisir, quelles que soient les circonstances.
Déplacer la focale : du choix à la capacité de choisir
L’un des apports centraux de la démarche d’Alain réside dans un déplacement subtil mais fondamental : il ne s’agit pas d’aider les jeunes à faire le bon choix, mais à développer leur capacité à choisir, quelles que soient les circonstances.
Dans un monde professionnel volatil, où les carrières sont discontinues et les trajectoires rarement linéaires, le choix ne peut plus être vécu comme un acte définitif. Dédramatiser le choix, c’est aussi reconnaître que la formation continue, les reconversions et les bifurcations font désormais partie de la norme.
Cette posture rompt avec une vision encore dominante de l’orientation comme moment-clé, presque solennel, où se jouerait l’avenir d’un individu. Elle rejoint au contraire une approche émancipatrice, qui vise à renforcer les capacités d’action, d’adaptation et de réflexion critique.
« Il n’est jamais question de dire à un·e jeune que son projet est irréaliste. Il s’agit de l’amener à se questionner sur la manière dont il ou elle va s’y prendre. » Alain Merzer
Rêver avant de contraindre
Face aux déterminismes sociaux et aux constats lourds que l’on peut faire face aux réalités de l’enseignement et de l’insertion socioprofessionnelle aujourd’hui, Alain propose une posture à contre-courant : ramener de la joie, de l’espoir dans l’accompagnement.
Cela commence par séparer clairement le temps du rêve et le temps des contraintes. Trop souvent, les jeunes, et particulièrement celles et ceux issus de milieux populaires, s’autocensurent avant même d’avoir formulé un désir. Or, sans désir, il n’y a ni énergie ni engagement. La formation d’Alain insiste donc sur la nécessité de créer, dans l’accompagnement, un espace où les aspirations peuvent s’exprimer librement, indépendamment de leur faisabilité immédiate. « Face à des jeunes victimes d’un système éducatif qui trie plus qu’il n’oriente, il est d’autant plus important de réveiller la capacité de rêver, de se positionner dans un idéal. Cela passe parfois par la définition d’un environnement, d’une ambiance, d’un type d’activités souhaité, plus que par la sélection d’un métier défini et régi par des contraintes d’accès », souligne Alain.
Ce n’est que dans un second temps que les contraintes sociales, économiques et institutionnelles sont réintroduites. Non pour écraser le projet, mais pour le travailler, le sécuriser, l’enrichir de plans B, de stratégies intermédiaires, de chemins détournés. « Il n’est par exemple jamais question de dire à un·e jeune que son projet est irréaliste. Il s’agit de l’amener à se questionner sur la manière dont il ou elle va s’y prendre : que compte-t-il/elle mettre en place pour parvenir à ses fins ? Combien de temps cela pourrait-il lui prendre ? A-t-il/elle déjà les compétences pour le faire ? Cela permet de prendre soi-même conscience de la difficulté, ou de l’incompatibilité entre son projet et ses aspirations», ajoute Alain.
Se connaître pour réduire l’angoisse
La formation d’Alain propose, en guise d’introduction, un éclairage sur le développement psychosocial des classes d’âge regroupées dans l’appellation « 16-30 ans ». Pour illustrer la diversité des besoins, bien sûr, mais aussi pour amorcer un travail collectif avec les personnes participantes : qu’observent-elles sur leur terrain, au contact de leur public ? Comment résument-elles les enjeux auxquels elles font face ?
La formation repose ensuite sur trois piliers méthodologiques interdépendants.
Le premier concerne la connaissance de soi, de sa façon d’être au monde : personnalité, valeurs, modes de fonctionnement, environnements de travail préférés, manières d’apprendre. Le deuxième pilier porte sur les intérêts et motivations, ce qui met en mouvement un individu : des personnes présentant des traits de caractère ou des compétences similaires ne sont pas pour autant animées des mêmes envies, des mêmes passions.
Notre monde dit « VICA » (volatile, incertain, complexe et ambigu)1, saturé d’informations, d’options et de possibilités, apporte autant de liberté que d’angoisse. Travailler simultanément sur ces deux premiers piliers permet de baliser un champ des possibles, de réduire l’incertitude et l’inquiétude sans enfermer.
Le troisième pilier concerne l’histoire familiale. Les messages, les désirs parentaux — explicites ou implicites — influencent profondément les trajectoires. Choisir une voie par loyauté ou par rupture vis-à-vis de sa famille n’est pas choisir librement. « Les jeunes doivent comprendre les raisons pour lesquelles leurs parents les poussent vers certaines voies. Les intentions sont souvent bonnes au départ : des parents au parcours cabossé, lié à l’immigration ou à des réalités socio-économiques compliquées, auront souvent tendance à vouloir que leurs enfants réussissent et grimpent l’échelle, comme une revanche sur la vie. Dans le même ordre d’idée, certains jeunes réalisent parfois qu'en montant l’échelle sociale, ils trahissent leur classe, leurs racines ; ils vont donc se débrouiller pour échouer. » Identifier ces mécanismes, sans diaboliser l’entourage, permet aux jeunes de se repositionner de manière plus consciente.
Croiser ces trois dimensions permet d’éviter des choix incohérents, désincarnés ou imposés de l’extérieur. Pour apprendre à les maîtriser, Alain propose une série d’outils, à utiliser avec modestie et de manière critique, mais qui ont l’avantage d’être concrets : outils d’auto-évaluation comme le MBTI, méthode Strong pour dresser l’inventaire de ses intérêts professionnels, les dessins (ou desseins !) parentaux, le génogramme…
Une posture éducative, pas prescriptive
Au-delà des outils, la formation insiste enfin sur la posture spécifique de l’accompagnant·e. Alain parle volontiers « d’aptitudes de sage-femme » : le projet appartient au jeune, et l’accompagnant·e crée les conditions pour qu’il émerge. Cette posture redonne de la dignité à des parcours souvent marqués par l’échec ou le décrochage.
Cela implique de résister à la tentation de donner des réponses, de reproduire des normes implicites de réussite ou d’insertion, ou de projeter ses propres valeurs. Alain explique : « C’est au jeune lui-même de définir ses objectifs. Bien sûr, il peut définir des objectifs eux-mêmes régis par des normes, mais ce sont alors des réalités qu’il faut soit challenger, soit accepter. La sécurité est également fondamentale : les seules interventions que je m’autorise sur le projet des personnes que j’accompagne concernent des situations de danger, où informer sur les droits sociaux, orienter vers des ressources ou les bonnes personnes devient un acte de protection ».
Ici aussi, Alain partage sa boite à outils et techniques pour construire cette posture : reformulation, questionnement ouvert, pratiques narratives pour valoriser les expériences réussies ou mettre en avant l’histoire préférée du jeune, celle qu’il pourrait inventer si on lui demandait de réécrire l’issue d’une situation difficile.
Il s’appuie également sur l’intelligence collective pour proposer au groupe de faire émerger une liste de bonnes pratiques, mais aussi d’échanger, de débattre et de questionner le monde du travail : comment faire face à un système qui dysfonctionne ? Comment se protéger soi-même en tant que professionnel·le ?
Aujourd’hui, les jeunes qui bénéficient d’un suivi approfondi sont souvent ceux dont les familles peuvent le financer. Former les professionnel·les de terrain, c’est élargir l’accès à des pratiques exigeantes, humaines et émancipatrices, et donc en faire bénéficier les publics les plus fragilisés.
Former pour démocratiser et débattre : une logique d’éducation permanente
Plusieurs facteurs inscrivent pleinement la formation d’Alain dans l’éducation permanente.
Premièrement, il apparait de plus en plus nécessaire de démocratiser un accompagnement de qualité. Aujourd’hui, les jeunes qui bénéficient d’un suivi approfondi sont souvent ceux dont les familles peuvent le financer. Former les professionnel·les de terrain (les conseillers et conseillères d’orientation bien sûr, mais aussi et surtout les enseignant·es, animateur·rices, travailleur·euses sociaux·ales, accompagnant·es ISP2), c’est élargir l’accès à des pratiques exigeantes, humaines et émancipatrices, et donc en faire bénéficier les publics les plus fragilisés.
Ensuite, la formation propose un véritable espace d’échanges autour d’un enjeu de taille : faut-il faire en sorte d’accompagner les individus pour qu’ils et elles s'adaptent à des contraintes sociétales insatisfaisantes… ou faut-il plutôt concentrer nos efforts pour tenter de lever collectivement ces contraintes ? Alain répond malicieusement: « et pourquoi ne pas travailler ces deux démarches en même temps ? »
La formation devient ainsi un espace de réflexion critique et collective, de partage de pratiques, et de construction de réponses concrètes aux réalités de terrain. Elle ne se contente pas d’analyser le monde tel qu’il est : elle outille celles et ceux qui y agissent, au quotidien, pour y ouvrir des possibles.



