Cours d’Éducation à la philosophie et citoyenneté: Au programme 2024 des partis politiques?

Lundi 11 mars 2024

Illustration: Pierre-Paul Pariseau
Patrick Hullebroeck, Directeur

Tous les partis politiques, à l’exception du Parti du Travail de Belgique (PTB), inscrivent le sujet du cours d’EPC dans leur programme et prônent le passage à deux heures de cours par semaine. Mais derrière cette apparente unanimité se cachent de profondes divergences et des conceptions différentes de la formation.

Le cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté, qui est une spécificité de l’enseignement officiel, arme les jeunes contre la désinformation en leur apprenant à mener un questionnement philosophique avec des outils conceptuels rigoureux. En même temps, il développe leur capacité à participer à un débat argumenté en apprenant à clarifier leurs propres convictions et à découvrir les opinions des autres.
La force de ce cours est de mener cet apprentissage tout au long de la scolarité obligatoire. Actuellement, il est organisé pour tous les élèves au rythme d’une heure par semaine et, de manière optionnelle, pendant une deuxième heure par semaine. Comment se positionnent les partis politiques au sujet de ce cours en vue des prochaines élections? Petit tour dans leurs programmes électoraux et leurs prises de position.

Ecolo: succinct

Le plus lapidaire sur le sujet est le parti Ecolo qui ne s’embarrasse pas de détails et prend position en une phrase: «Nous généraliserons les cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté à toutes les écoles, peu importe leur réseau» (Programme Ecolo, p. 177). Derrière cette simplicité se cachent des questions laissées ouvertes qui feront la matière de débats difficiles: le Secrétariat Général de l’enseignement catholique s’accommodera-t-il d’une telle généralisation à son réseau? Combien d’heures par semaine? Avec un programme remanié? Exit les cours de morale et de religion, etc.?

MR: circonstancié

Le plus détaillé et le plus nuancé est, à l’inverse, le programme du Mouvement réformateur (MR). Le parti prend pour point de départ la situation actuelle, différente dans chaque réseau, et s’appuie sur l’acquis de la dernière législature, à savoir la Résolution du Parlement du 1er décembre 2021, recommandant le passage à deux heures hebdomadaires et la mise en option des cours convictionnels.
Sur cette base, le MR précise sa position: «Dans la recherche d’une offre pédagogique pertinente et de qualité, l’intention n’est donc pas de supprimer les cours de religion. La Constitution prévoit d’ailleurs une “offre” de cours philosophiques à charge de la Communauté. Le MR est en faveur d’une évaluation approfondie du système en cours ainsi que de l’évolution des préférences des familles dans les choix des différentes options, avant toute modification du cadre organisationnel. Ce ne sera qu’à la condition d’avancer sur la réforme du rythme de la journée et sur base d’un cadre budgétaire maîtrisé que le MR privilégiera l’organisation d’une heure de cours philosophique sur base volontaire en dehors de la grille horaire et l’extension du CPC à deux heures dans l’enseignement officiel et officiel subventionné.» (Programme MR, p. 230-231).
En d’autres termes, le MR conditionne son soutien au passage à deux heures au respect de certaines réserves: le maintien des cours convictionnels dans l’horaire en option, une évaluation approfondie du système actuel, l’évaluation de l’évolution des préférences des familles dans les choix des différentes options, la réforme du rythme scolaire journalier et un cadre budgétaire maîtrisé.
Par ailleurs, si le passage du cours de philosophie à deux heures est prôné dans l’officiel, rien n’est dit de la position du MR sur l’évolution souhaitée dans l’enseignement catholique, voire dans le libre non confessionnel, même si l’on peut supposer que le parti suive les recommandations du Parlement en la matière.
Le MR exprime également un certain nombre de préoccupations et de recommandations qui éclairent sa position. Ainsi, l’objectif de la réforme vise à «arrêter de séparer les élèves en fonction de leurs convictions ou des convictions de leurs parents pour leur offrir l’accès à une connaissance partagée de tout ce qui fonde l’exercice de la citoyenneté, en ce compris la question du rapport à la religion». Une attention particulière devra être portée à «l’impact sur l’emploi des enseignants concernés en fonction du nombre d’élèves qui continueront à suivre les cours de religion ou de morale». Le MR souhaite aussi «renforcer l’apprentissage de l’histoire des courants religieux afin que chaque élève dispose d’un bagage commun, et assurer l’éclairage neutre de certains faits d’actualité». Il s’agit également de «développer une meilleure formation dans les registres politiques et juridiques, ainsi que promouvoir la lutte contre la radicalisation et les extrémismes, particulièrement dans le dernier degré de l’enseignement secondaire». Et enfin, le MR plaide en faveur de «formations pointues liées aux titres spécifiques pour les enseignants de CPC et de passerelles pour les enseignants de morale et de religion, ainsi que le cas échéant, la possibilité pour eux d’enseigner d’autres matières».

DéFI: précis

La position de DéFi a le mérite de la clarté et peut se résumer d’une phrase (Programme DéFI Axe 2, p. 10): il faut «dans tous les réseaux scolaires, porter à deux heures le cours obligatoire d’Éducation à la Philosophie et la Citoyenneté, cours qui devra aborder l’histoire des religions et instaurer un véritable dialogue entre les différentes convictions» et faire en sorte que les cours de morale et de religion soient «rendus facultatifs et proposés hors de la grille horaire des élèves».
Pour DéFi, il est «essentiel de penser la communauté des élèves dans sa totalité plutôt que réduite à des identités personnelles, et de proposer un espace de connaissance, de dialogue, d’ouverture et d’argumentation, en lieu et place d’espaces cloisonnés.» En conséquence de quoi, «DéFI insiste sur le fait  qu’un cours d’EPC étendu à deux heures hebdomadaires, ainsi que des cours de religions déplacés hors de la grille obligatoire ne doivent toutefois pas rimer avec la disparition du fait religieux, de l’histoire des religions et du dialogue interconvictionnel à l’école. C’est pourquoi DéFI veut inscrire l’histoire des religions et le dialogue interconvictionnel dans le cours d’Éducation à la Philosophie et à la Citoyenneté.»
Comment cette dimension historique et ce dialogue interconvictionnel se traduiraient-ils dans le cours? Par l’adjonction de matières telles que «l’histoire de la Shoah, de la colonisation et des parcours migratoires, l’inclusion des LGBTQI+, la promotion des droits humains, la lutte contre les discriminations, l’égalité et le consentement», permettant à l’école de lutter contre les préjugés et les stéréotypes, ou d’apprendre à distinguer croyance et consensus scientifique.
Reste à savoir si, dans le contexte scolaire, mélanger travail de clarification des concepts, d’argumentation et de critique philosophique est compatible avec un dialogue convictionnel où chacun parle à partir de son identité, acquise bien souvent par éducation plutôt que par choix, et, pour certains élèves en tout cas, assise sur des dogmes qui ne souffrent ni le questionnement ni la critique. Par ailleurs, comment concilier l’idée d’un dialogue entre convictions différentes, forcément engagées, et un cours, dont l’enjeu est d’être neutre et qui vise justement à pouvoir mettre entre parenthèses, temporairement, ses convictions et ses engagements?

PS: direct

La position programmatique du PS tranche également par sa simplicité. Elle prolonge les démarches entamées par la Ministre Caroline Désir et se décline en trois propositions (Programme PS, p. 765). La première est de poursuivre le travail législatif entamé, en approfondissant les concertations, afin d’étendre le cours de philosophie et de citoyenneté à deux heures par semaine dans l’enseignement officiel et opérer cette même démarche dans les autres réseaux d’enseignement. La deuxième proposition est de garantir l’organisation du cours de morale laïque non confessionnelle et des cours de religion, pour répondre à la demande des parents et avec des horaires qui garantissent leur accessibilité. La troisième vise à garantir que la réforme n’entrainera aucune perte d’emplois pour les enseignantes et les enseignants concernés en place.

Les Engagés: conservateur

Le programme des Engagés, héritier successivement du Parti Social Chrétien (PSC) et du Centre démocrate et humaniste (Cdh), cherche à renouveler l’offre de l’éducation religieuse dans l’enseignement, sans faire, semble-t-il du moins, de distinction entre les réseaux, qu’ils soient confessionnels ou non confessionnels. Le parti propose (Programme Les Engagés, p. 349) de maintenir des cours de religion et de morale dans l’enseignement primaire. Dans l’enseignement secondaire, il propose de décloisonner les cours philosophiques afin de favoriser le dialogue interconvictionnel dans un «cours d’éducation philosophique et convictionnelle de deux périodes, dont le contenu serait toutefois différent de celui envisagé par les autres partis puisqu’il continuerait à accorder une place aux témoignages de convictions religieuses ou philosophiques». Le parti propose enfin de «permettre aux parents qui le désirent de faire suivre un quota d’heures à déterminer par mois de cours de la religion ou de morale, selon leur choix, en dehors de la grille horaire dans le cadre d’un partenariat entre différentes écoles».
Nous voici ainsi avec des propositions qui rejoignent à certains égards les préoccupations de DéFi, mais dont l’horizon de sens diffère complètement: alors que pour le parti fédéraliste, il s’agissait de réserver dans une laïcité pacifiée une place aux convictions et à la connaissance des autres convictions, il s’agit ici de dissoudre la philosophie dans une démarche de témoignage des convictions, qui, pour répondre au prescrit convictionnel sur les cours de religion et de morale laïque, fera de la philosophie la servante de ces mêmes convictions, comme à d’autres époques, la philosophie se devait d’être la servante de la foi.

 

Mar 2024

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