Défendre et développer le cours de philosophie et citoyenneté: une urgence démocratique

Lundi 23 mars 2026

Professeur en classe
Thomas Gillet, maître-assistant en Philosophie et membre du bureau du CAL

Le cours de philosophie et de citoyenneté incarne un espace neutre, d’apprentissage du jugement critique et du fonctionnement de la démocratie. À ce titre, le cours incarne les valeurs soutenues par la Ligue depuis sa création. Thomas Gillet, maître-assistant en Philosophie à la Haute École de Bruxelles-Brabant et membre du Bureau du Centre d’Action Laïque1, revient sur sa mise en place il y a bientôt dix ans, en resitue les enjeux et la nécessité, et trace la ligne des combats encore à mener.

2015. Je m’en souviens comme si c’était hier. Professeur de morale en secondaire, j’apprenais que la Cour constitutionnelle avait tranché une question posée par des parents qui refusaient d’inscrire leur enfant à un cours de morale ou de religion dans une école publique. La décision était simple : les cours de morale et de religion dans l’enseignement public n’étaient plus obligatoires. Les élèves pouvaient demander à en être dispensé·es. C’était donc la fin de l’obligation faite aux parents de dévoiler leurs convictions en inscrivant leur enfant dans l’un des cours dits « philosophiques » proposés qui étaient organisés à raison de deux périodes par semaine dès le début de l’obligation scolaire. Certes, les écoles doivent organiser l’éducation morale et religieuse des élèves, mais rien n’oblige plus les élèves à suivre les cours dédiés.

Cet évènement marquant s’est transformé en opportunité : celle d’enfin mettre sur pied un cours qui réunirait les élèves pour travailler et échanger sur les enjeux de nos sociétés démocratiques. Le contexte des attentats terroristes en France et en Belgique, conséquence directe et dramatique des phénomènes de radicalisation politico-religieuse, rendait nécessaire et indispensable la mise en place de ce cours, de cet espace d’éducation à la démocratie et aux principes fondamentaux qui la sous-tendent. Les échanges aboutirent donc à la création du cours de philosophie et citoyenneté (CPC).

D’abord raillé par ses adversaires qui le nommaient cours de rien, ce cours aborderait les questions relatives à la citoyenneté démocratique par la pratique de la philosophie et de ses outils parmi lesquels on retrouve notamment le doute, la conceptualisation ou encore l’argumentation. L’idée n’étant pas d’enseigner ce que serait un·e bon·ne ou un mauvais·e citoyen·ne – la citoyenneté est pensée à la fois comme le fait d’être membre de la Cité, comme idéal de vie ou comme pratique de l’harmonie entre vie privée et espace public2 – mais bien de réfléchir à cette notion complexe en vue du développement de l’autonomie intellectuelle, affective et morale, de la coopération sociale et de la participation publique3. Le tout, en réunissant l’ensemble des élèves quelles que soient leurs convictions politiques, philosophiques ou religieuses dans un cours général et neutre.

Un compromis est donc trouvé par la majorité de l’époque : une période de 50 minutes de CPC obligatoire pour tous les élèves en lieu et place d’une période de morale/religion qui disparaît à son profit. Une deuxième période de CPC est prévue pour les élèves qui demandent à être dispensés de l’heure restante de morale/religion.

Un compromis « à la Belge » qui ne satisfait vraiment personne mais garantit le nombre d’heures disponibles pour les enseignant·es en demandant à ces derniers de faire un choix entre garder leur cours de morale/religion ou devenir professeur·e de CPC moyennant une courte formation disciplinaire et une formation à la neutralité. Un compromis intenable à long terme mais un premier pas pour les défenseur·euses de la neutralité de l’enseignement public, près de deux siècles après les premières batailles pour arracher l’école à l’emprise confessionnelle. Ce combat pour un enseignement public réellement émancipateur est loin d’être terminé et s’est déplacé notamment vers le CPC qui est un dispositif à la fois fragile, contesté et pourtant indispensable pour faire face aux enjeux démocratiques de notre époque.

Car le CPC n’est pas un cours parmi d’autres : il constitue l’un des rares espaces scolaires explicitement et spécifiquement dédiés à la formation du jugement critique, à la compréhension du fonctionnement démocratique et à la construction d’un commun au-delà des appartenances particulières. À ce titre, il est et reste un enjeu politique et démocratique majeur.

Le CPC est fondé sur cette évidence : dans une société pluraliste, il faut un espace où les élèves peuvent apprendre ensemble à construire un monde commun, à argumenter, à douter, à confronter leurs points de vue dans une perspective résolument engagée.

Une conquête récente issue d’une longue histoire

Le Pacte scolaire de 1958 avait stabilisé un compromis fragile en consacrant les cours dits « philosophiques » — religions reconnues et morale non confessionnelle — dans l’enseignement officiel. Mais ce système reposait sur une juxtaposition de segments convictionnels, sans véritable lieu de rencontre intellectuelle. Pire, cette formule sacralisait la séparation des élèves sur la base des convictions de leurs parents.

Or, une démocratie ne peut durablement fonctionner sans un minimum de culture politique partagée. Cet axiome est d’autant plus actuel dans une société fragmentée, dans laquelle chaque individu vit dans sa bulle informationnelle, dans sa réalité propre et où le rapport au monde commun, à une réalité partagée est battu en brèche par le développement de la post-vérité4. Le CPC est fondé sur cette évidence : dans une société pluraliste, il faut un espace où les élèves peuvent apprendre ensemble à construire un monde commun, à argumenter, à douter, à confronter leurs points de vue dans une perspective résolument engagée. Un engagement démocratique tel que formulé par le décret neutralité de 1994 : « l’école de la Communauté éduque les élèves qui lui sont confiés au respect des libertés et des droits fondamentaux tels que définis par la Constitution, la Déclaration universelle des droits de l'homme et les Conventions internationales relatives aux droits de l'homme et de l'enfant qui s'imposent à la Communauté. »5

Former des citoyen·nes capables de distinguer un fait d’une opinion, une corrélation d’une causalité, un argument d’un slogan n’est pas un luxe académique : c’est une condition de survie pour nos institutions démocratiques.

Répondre aux crispations contemporaines par la raison

Si le CPC a vu le jour, c’est aussi parce que la société belge — comme beaucoup d’autres en Europe — est traversée par des tensions identitaires, des phénomènes de radicalisation et une défiance croissante envers les institutions démocratiques et leurs fondements. Face à la montée de l’extrême-droite, des discours fascistes, populistes et autoritaires et dans un monde où la désinformation circule plus vite que jamais, où les réseaux sociaux favorisent l’émotion au détriment de l’argumentation et où les discours de haine pullulent, l’apprentissage du raisonnement critique dans une perspective démocratique est vital.

Face à ces défis, certain·es prônent le repli sur les appartenances, d’autres invoquent l’autorité ou la surveillance. Le CPC propose une troisième voie : l’éducation à la liberté, à l’égalité et à la solidarité par la raison. Il constitue donc un espace essentiel pour la démocratie. Former des citoyen·nes capables de distinguer un fait d’une opinion, une corrélation d’une causalité, un argument d’un slogan n’est pas un luxe académique : c’est une condition de survie pour nos institutions démocratiques. Dans les classes, on aborde notamment la liberté d’opinion et d’expression, l’égalité face aux discriminations et aux discours de haine, la séparation des pouvoirs, les droits fondamentaux, mais aussi les mécanismes de manipulation, les théories complotistes. Autant de sujets complexes qui font régulièrement la une de l’actualité.

Le CPC ne vise pas à inculquer une morale officielle, mais à donner des outils pour penser dans le respect des personnes et de leurs droits. Il apprend à justifier ses positions, à écouter celles des autres, à accepter la possibilité d’avoir tort et à faire preuve d’honnêteté intellectuelle.

Autrement dit, il forme à la démocratie comme pratique, et non comme simple décor institutionnel.

Comment les aborder en 50 minutes par semaine ? C’est impossible. Absolument impossible. Tout le monde le dit. Tout le monde le sait.

Un dispositif constamment fragilisé malgré une résolution parlementaire

Depuis sa création, le CPC fait l’objet de débats parlementaires récurrents, de pressions contradictoires et de tentatives de remise en cause plus ou moins explicites.

Malgré une résolution parlementaire votée sous la précédente législature demandant au gouvernement de passer le CPC à deux périodes obligatoires pour tous les élèves dans les écoles publiques – l’enseignement libre (ou privé subventionné) confessionnel ou non confessionnel demeure immunisé à la mise en place de ce cours sous l’argument contestable que les compétences visées sont travaillées de manière transversale –  certains partis politiques, dont ceux de la majorité actuelle, souhaitent réduire sa portée en le maintenant à une seule période obligatoire et en y introduisant, en plus des autres éléments impossibles à travailler en si peu de temps, le dialogue interconvictionnel. Au mépris du principe de neutralité et de la liberté des parents et des enfants de ne pas être exposés à des discours à caractère religieux dans le cadre scolaire. La réalité, c’est que les projets de la majorité actuelle mettent le CPC en danger.

Défendre le CPC, ce n’est pas défendre un programme scolaire parmi d’autres ; c’est affirmer que l’école publique doit rester un lieu d’émancipation intellectuelle et non un simple service d’organisation de la diversité.

Un enjeu central pour l’avenir de l’école publique

Si l’on célèbre deux siècles de lutte pour l’enseignement public et la laïcité, il faut rappeler que ces conquêtes n’ont jamais été acquises une fois pour toutes. Le CPC est aujourd’hui l’un des terrains où se joue cette continuité historique. Le défendre, ce n’est pas défendre un programme scolaire parmi d’autres ; c’est affirmer que l’école publique doit rester un lieu d’émancipation intellectuelle et non un simple service d’organisation de la diversité.

Certes, le CPC n’est ni parfait ni suffisant. Mais il constitue une avancée majeure vers une école capable de former des citoyen·nes éclairé·es. Certain·es, heureusement, continuent de défendre le passage à 2 heures obligatoire par semaine pour l’ensemble des élèves. À raison. Mais c’est le minimum. Et sans doute cela sera insuffisant.

Deux cents ans après les premières batailles pour l’instruction publique, 10 ans après les premiers pas du CPC, la lutte continue et est plus essentielle que jamais. Et elle passe, aujourd’hui, par la défense et le renforcement de ce fragile espace où l’on apprend à penser ensemble dans un monde traversé par les incertitudes et les menaces à qui pèsent sur l’idéal démocratique et laïque.

  • 1Thomas Gillet est également collaborateur scientifique au Centre Interdisciplinaire d’Étude des Religions et de la Laïcité de l’ULB.
     
  • 2C. Audard, « Citoyen » in Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale (Dir. M. Canto-Sperber), Tome 1, Presses universitaires de France, Paris, 2004, pp. 315 - 319
  • 3C. Leleux, C. Rocourt, J. Lantier, Éducation à la philosophie et à la citoyenneté. Didactique et séquences, Van In (coll. Action) Bruxelles, 2017, p. 34.
  • 4La post-vérité se définit en effet par l’idée que les faits objectifs ont moins d’importance dans la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles (Dictionnaire Oxford, 2016).
  • 5Décret définissant la neutralité de l'enseignement de la Communauté. Moniteur Belge, 18 juin 1994.
Couverture de la revue Eduquer 200

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