La Ligue de l’Enseignement : plus de 160 ans de lutte pour une école publique, neutre et émancipatrice
Lundi 23 mars 2026

Fondée en 1864, la Ligue de l’Enseignement défend depuis plus d’un siècle et demi un idéal constant : celui d’une école publique, neutre et ouverte à tous et à toutes et affranchie de toute tutelle religieuse. Dans un système éducatif belge profondément marqué par le clivage historique entre enseignement confessionnel et enseignement officiel, la Ligue fait figure de vigie laïque alertant, proposant et résistant pour que l’école reste avant tout un outil d’égalité et d’émancipation.
Depuis sa fondation, la Ligue de l’Enseignement s’est imposée comme l’une des forces vives du mouvement laïque en Belgique francophone. Son rôle dépasse largement celui d’une simple association d’éducation populaire : elle constitue un véritable corps militant, engagé dans la défense et la promotion de l’enseignement public neutre. Ses statuts définissent clairement cette mission fondatrice : « La Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente a pour objet la défense et la promotion de l’enseignement public et de l’éducation laïque. »
Un ancrage historique dans le combat laïque
La vocation de la Ligue s’inscrit dans la longue histoire du mouvement laïque belge (voir encadré). Ses statuts précisent qu’elle a « pour vocation le développement des œuvres laïques d’éducation permanente dans tous les domaines créés en vue d’apporter aux jeunes et aux adultes le complément de formation, d’information et de culture nécessaire à leur participation à l’élaboration de la société contemporaine. » Cette double orientation de défense de l’école publique et du développement d’une éducation laïque tout au long de la vie confère à la Ligue une cohérence idéologique qui lui permet d’intervenir avec autorité dans les débats éducatifs les plus sensibles. Son action se traduit concrètement par un programme de formation et d’éducation permanente destiné prioritairement au secteur non marchand, des projets interculturels menés en partenariat avec des écoles publiques, une revue consacrée à l’éducation (Éduquer), des outils pédagogiques, et « une action militante pour l’enseignement public et une éducation laïque respectueuse des personnes. »
Le diagnostic d’un système scolaire à réformer

L’étude des divers mémorandums et prises de position politique de la Ligue indiquent un engagement de la Ligue qui repose sur une analyse du système éducatif de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle y constate que « l’enseignement en Communauté française est à l’image d’une machine grippée dans une société aux nombreux blocages : une législation compliquée, un système bureaucratisé et peu efficace, une dispersion des moyens matériels et des ressources humaines dans une multitude de pouvoirs organisateurs, un faible niveau de performance éducative et un taux d’échec élevé, le décalage entre la déconfessionnalisation de la société et la persistance de structures d’enseignement confessionnelles. »1
Ce diagnostic met en lumière le paradoxe criant d’une société laïque qui continue d’organiser son enseignement sur la base d’un clivage hérité du XIXe siècle. La liberté d’enseignement, telle qu’elle est mise en œuvre, conduit selon la Ligue à une situation de quasi-marché scolaire, où « une sorte de marketing scolaire suscite une attitude de shopping scolaire, dans un contexte d’inégalité, de ségrégation et de performance globalement insuffisante. »2 La Ligue souligne également que « la dimension religieuse n’est pas un critère qui compte pour la toute grande majorité des parents au moment du choix d’une école »3, réduisant à néant la justification sociologique du maintien de ces structures confessionnelles au sein du paysage scolaire.
La Ligue considère qu’un système unique d’enseignement de nature publique est la forme d’organisation la plus efficiente et plaide pour la réunification de l’enseignement dans un réseau unique.
La neutralité et le réseau unique comme horizon politique
Face à ce constat, la Ligue ne se contente pas de dénoncer : elle propose. Au cœur de ses propositions se trouve invariablement la neutralité de l’enseignement, conçue comme une valeur librement choisie. Elle formule ainsi une invitation symbolique : « En ce sens, la Ligue propose que l’enseignement privé abandonne d’initiative son caractère confessionnel et opte pour les principes de la neutralité. »4 Plutôt que d’imposer une transformation radicale par la loi, la Ligue préfère créer les conditions d’une évolution consentie. S’appuyant sur le cadre légal du décret du 17 décembre 2003 organisant la neutralité de l’enseignement officiel subventionné, elle invite les établissements libres à y adhérer volontairement et propose au gouvernement de « mettre cette question à l’agenda de son programme de gouvernement. »5
Cette stratégie réformiste graduelle s’articule autour d’un objectif à long terme clairement affirmé : la Ligue considère qu’un système unique d’enseignement de nature publique est la forme d’organisation la plus efficiente6 et plaide pour la réunification de l’enseignement dans un réseau unique7. Pour y parvenir, elle suggère que, de manière volontaire, suite à une consultation des équipes enseignantes et des parents, les établissements scolaires ayant un caractère confessionnel optent pour un caractère non confessionnel et nouent des relations partenariales avec les établissements d’enseignement public de leur zone afin de renforcer les synergies et de réduire les concurrences stériles8.
« L’excellence de l’école publique est faite de sa passion pour l’égalité et l’équité. Il est dans sa nature d’être ouverte à tous, et de se donner pour but de mener chaque enfant le plus loin possible, quel que soit son point de départ. »
La défense du projet de l’école publique comme boussole politique
La Ligue se distingue par la constance avec laquelle elle remet au centre du débat éducatif le projet de l’école publique comme idéal politique. Elle en offre une formulation particulièrement éloquente : « L’excellence de l’école publique est faite de sa passion pour l’égalité et l’équité. Il est dans sa nature d’être ouverte à tous, et de se donner pour but de mener chaque enfant le plus loin possible, quel que soit son point de départ. »9 Elle dénonce aussi la tendance à instrumentaliser la liberté d’enseignement au bénéfice des seuls opérateurs privés confessionnels, financés pourtant sur fonds publics, et affirme que des institutions se prétendant de « services publics » tout en étant d’inspiration religieuse constituent un anachronisme appelé à être dépassé10.
La philosophie et la citoyenneté comme outils d’émancipation
Tout au long de son existence, la Ligue n’a eu de cesse d’adapter son combat aux enjeux contemporains. En soutenant la revendication d’un cours de philosophie et citoyenneté (CPC) porté à deux heures hebdomadaires, elle s’inscrit dans une coalition avec le Centre d’Action Laïque, la FAPEO et l’Association des Professeurs de Philosophie et Citoyenneté (AP.CPC), autour d’un objectif partagé : faire de l’esprit critique et du vivre-ensemble des priorités éducatives concrètes. Elle rappelle que « l’enseignement officiel doit offrir le choix entre un cours de morale non confessionnelle et un cours de religion »11 et plaide pour généraliser le cours de CPC à deux heures par semaine, tout en maintenant l’existence des cours de morale non confessionnelle et de religion en option. Elle partage en cela la position du Centre d’Action Laïque, qui défend « un enseignement public, neutre, unique et gratuit [comme étant] seul capable de renforcer l’égalité entre les élèves, dans le souci de leur bien-être et de leur émancipation. »12
Une vigilance face aux politiques gouvernementales
En octobre 2024, face à la Déclaration de politique communautaire (DPC) du nouveau gouvernement pour la période 2024-2029, la Ligue réaffirme ses fondamentaux : la défense d’un enseignement public, laïque, pluraliste et ouvert à tous et toutes sans discrimination et la conviction que l’enseignement organisé par les pouvoirs publics est le plus apte à répondre à l’intérêt général, indépendamment de tout courant philosophique, religieux ou pédagogique particulier13.
Tout en reconnaissant le contexte budgétaire difficile, la Ligue exprime une vive inquiétude devant plusieurs dispositions qui constitueraient potentiellement des attaques contre les réseaux officiels – qui scolarisent 50 % de la population de l’enseignement obligatoire – au profit, directement ou indirectement, du seul réseau privé confessionnel14.
Elle pointe notamment le non-passage à deux heures du cours de Philosophie et Citoyenneté, la fusion des seuls réseaux officiels avec son impact humain et économique asymétrique, la «modernisation» et la simplification des statuts du personnel enseignant, la répartition de l’offre d’enseignement, en particulier pour l’enseignement qualifiant, et les incertitudes sur le financement des bâtiments scolaires publics. Elle conclut par un engagement ferme : « tout au long de la législature, la Ligue sera attentive à la mise en route de la DPC et réagira face à ce qui sera en opposition avec les principes fondamentaux qu’elle défend depuis sa création »15.
Un combat qui n’a pas pris une ride
Depuis plus d’un siècle et demi, la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente occupe une place singulière dans la lutte pour la laïcité et l’école publique en Belgique. Critique du système scolaire pilarisé, promotrice d’une école comme outil d’égalité et d’émancipation et vigie permanente face aux dérives confessionnelles, la Ligue de l’Enseignement poursuit, encore et toujours, un combat contre l’obscurantisme et contre les inégalités dans le droit à l’éducation ; un combat qui, au vu des défis contemporains, n’a rien perdu de son actualité.
- 1Mémorandum de la Ligue, « Un nouveau Pacte scolaire » - Mémorandum de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente, asbl, en vue des élections régionales, 26 janvier 2009, https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/legislation/memorandum-de-la-ligue
- 2Mémorandum de la Ligue, « Pour une politique de l’enseignement inspirée par le projet de l’école publique », décembre 2013, https://ligue-enseignement.be/memorandum-de-la-ligue-pour-une-politique-de-lenseignement-inspiree-par-le-projet-de-lecole-publique
- 3Mémorandum de la Ligue, « Un nouveau Pacte scolaire » - Mémorandum de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente, asbl, en vue des élections régionales, 26 janvier 2009, https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/legislation/memorandum-de-la-ligue
- 4Idem.
- 5Idem.
- 6Mémorandum de la Ligue, « Pour une politique de l’enseignement inspirée par le projet de l’école publique », décembre 2013, https://ligue-enseignement.be/memorandum-de-la-ligue-pour-une-politique-de-lenseignement-inspiree-par-le-projet-de-lecole-publique
- 7Mémorandum de la Ligue 26 janvier 2009, « Un nouveau Pacte scolaire » - Mémorandum de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente, asbl, en vue des élections régionales
- 8Mémorandum de la Ligue, « Pour une politique de l’enseignement inspirée par le projet de l’école publique », décembre 2013, https://ligue-enseignement.be/memorandum-de-la-ligue-pour-une-politique-de-lenseignement-inspiree-par-le-projet-de-lecole-publique
- 9Idem.
- 10Idem.
- 11Mémorandum de la Ligue, Deux heures de philo et citoyenneté !,mai 2024, https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/articles/breves/memorandums-2024-deux-heures-de-philo-et-citoyennete
- 12Mémorandum 2024 du CAL « Les propositions du Centre d’Action Laïque »,
https://memorandum2024.laicite.be/enseignement/ - 13Communiqué de presse, La Ligue s’inquiète des attaques contre les réseaux officiels contenues dans la Déclaration de politique communautaire, octobre 2024, https://ligue-enseignement.be/actualites/communique-de-presse-la-ligue-sinquiete-des-attaques-contre-les-reseaux-officiels-contenues-dans-la-declaration-de-politique-communautaire
- 14Idem.
- 15Idem.
La Ligue de l’Enseignement : un ancrage historique dans le combat laïque

1864-1865 : la fondation de la Ligue
Fondée le 26 décembre 1864 à Bruxelles par un groupe de libres penseurs issus de l’ULB et des loges maçonniques, la Ligue de l’Enseignement est née en réaction à la loi de 1842 qui avait placé l’enseignement primaire sous la direction exclusive du clergé catholique. Son initiateur, Charles Buls, jeune orfèvre autodidacte de 27 ans, proposa la création d’une association destinée à répandre et améliorer l’instruction en Belgique.
1865-1880 : période de développement
Dès ses statuts fondateurs de 1865, trois grands axes structurèrent son action : propager l’instruction du plus grand nombre, promouvoir la primauté d’une école officielle laïque et neutre, et développer l’éducation au-delà du seul milieu scolaire.
Dès ses premières décennies, la Ligue passa des idées aux actes. En 1872, elle fonda une « École Modèle » à Bruxelles, dont les méthodes pédagogiques novatrices inspirèrent directement la loi sur l’enseignement primaire de 1879.
1884-1914 : trente ans de lutte
La période 1884-1914 fut celle de tous les combats : face à la loi Jacobs qui permettait aux communes de substituer des écoles confessionnelles aux écoles communales, la Ligue créa un comité de défense des enseignants lésés. En 1906, elle organisa une manifestation nationale rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, accompagnée d’une pétition de plus de 200 000 signatures en faveur de l’obligation scolaire. En 1911, son action contribua à faire démissionner le gouvernement qui souhaitait étendre les subsides aux écoles catholiques via un système de « bon scolaire ».
1918-1940 : l’entre-deux-guerres
Entre les deux guerres, la Ligue poursuivit son combat pour la défense de l’instruction publique, développant ses services de bibliothèques circulantes, de publications et de conférences, tout en cherchant à maintenir une présence nationale.
1945-1989 : l’après-guerre
Après la Seconde Guerre mondiale, elle opta définitivement pour la défense d’un enseignement officiel laïque et neutre, tranchant ainsi un débat interne sur l’opportunité de développer un réseau d’écoles rationalistes privées.
Elle mena dès lors d'un combat défensif contre les avantages croissants octroyés au réseau catholique, s’opposant notamment aux dispositions du Pacte scolaire de 1958.
En 1969, elle fut l’un des membres fondateurs du Centre d’Action Laïque.
Reconnue comme organisme d’éducation permanente en 1972 (ce qui se refléta dans sa nouvelle dénomination), la Ligue de l’Enseignement élargit ses objectifs à l’ensemble des secteurs de l’animation culturelle et de l’éducation des adultes.
Aujourd’hui encore, fidèle à ses origines, la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente défend avec la même constance l’idéal d’une école publique, neutre et émancipatrice, ouverte à tous et à toutes sans distinction.
Source : https://ligue-enseignement.be/la-ligue/la-ligue-1/histoire-de-la-ligue



