Fin des repas gratuits : à quel régime met-on l’école ?
Jeudi 24 septembre 2026

À la rentrée 2026, les économies budgétaires se dégustent dans les cantines de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Pour plus de 55 000 élèves, c’est un repas complet, gratuit, sain et durable qui disparaît des temps de midi. En les retirant du menu, c’est toute une recette que le gouvernement bouleverse : des enfants qui mangeaient à leur faim, du temps rendu aux familles, des conditions pour apprendre et du travail pour tout un circuit.
« Je mange beaucoup pour grandir vite », lâche Aminata du haut de ses quatre ans, la fourchette plantée dans son assiette. Autour d’elle, le débat prend de l’ampleur : « Moi j’ai tellement mangé que je vais dépasser le plafond », lance un camarade de table dans le brouhaha de la cantine de l’école maternelle Léopold Ier, dans le nord de Bruxelles.
Le riz fume encore dans la sauce. Sous sa charlotte, Fatimah taille les melons du dessert, pour remplir une quarantaine d’assiettes. « Il y a beaucoup moins de repas que l’année dernière », prévient la cuisinière. Le même réfectoire en comptait plus de deux cents, l’an dernier.
Le début de la faim

« C’est mon plat préféré », s’exclame Aminata en prenant le temps de savourer chaque bouchée. Autour d’elle, les assiettes se vident. Les cuisinières font la navette, pichet d’eau dans une main, pile de serviettes dans l’autre. Anne-Laurence Pieters, directrice l’école, se fraie un passage entre les tables : « Nous avons participé au projet des repas gratuits dès le départ. » À ses côtés, Faouzia Hariche, échevine socialiste de l’Instruction publique, salue les enfants d’un sourire.
Depuis 2018, dans le maternel et 2023, dans le primaire, les écoles accueillant les publics les plus précarisés pouvaient s’inscrire dans un dispositif proposant des repas complets, gratuits, sains et durables. Un total de 429 écoles réparties dans 80 communes, soit 55 300 enfants.
« Presque du jour au lendemain, la Fédération Wallonie-Bruxelles nous a annoncé qu’elle mettait fin à cette offre », embraie Faouzia Hariche. Selon les calculs de La Ligue des familles, le subside par repas est passé de 3,70 € à 45 centimes. « Nous avons eu très peu de temps pour rebondir », poursuit l’échevine. Le cabinet avait un été pour combler le trou de 1,9 million d’euros par an avec une mesure « tenable dans le temps ».
Le 17 août, la Ville tranche : deux euros le repas. Sept jours plus tard, c’est la rentrée. « Deux euros pour un enfant, ça peut paraître anodin. Mais quand on en a trois ou quatre, ça peut devenir compliqué », reprend Anne-Laurence Pieters. « Certains ne reviendront tout simplement plus. »
« Monsieur, tu me donnes un repas chaud ? »
Dans une autre école bruxelloise, un directeur traverse un couloir, plateau fumant entre les mains. Les réfectoires se sont inversés : celui des tartines s’est rempli, celui des repas chauds s’est vidé. Quelques enfants le suivent des yeux.
« Ma maman ne sait pas payer les repas chauds pour toute la famille », lui confiera un élève. Une autre s’approchera : « Monsieur, tu me donnes un repas chaud. » L’école est passée de 260 repas chauds quotidiens à une petite centaine. Avec eux s’est aussi évaporé ce que le directeur appelle « l’esprit de gratuité » : « Quand on se croisait, on discutait ce qu’on allait manger le midi. C’était tellement gai. »
Derrière ces repas disparus, plusieurs réalités se mêlent. Certaines familles réussissent à composer un lunch pour moins de deux euros, d’autres se perdent dans les démarches, entre les difficultés d’accessibilité à l’information et la saturation des services sociaux.
Ce que nourrit une cantine
Mai 2019. À la sortie d’une école maternelle liégeoise, Pauline Mignon observe les mamans venues chercher leurs enfants. Depuis un an, la cantine y est gratuite. Elle en fait le sujet de son mémoire : ce que ces repas changent dans la vie des familles.
« Elle était vraiment allée battre le pavé », se souvient sa promotrice, Chantal Vandoorne, alors directrice de l’École de Santé Publique et membre de la Commission de la Promotion de la Santé à l’École. « Son angle d’entrée, c’était les effets de cette politique publique sur la santé. » Mais sur le terrain, les réponses élargiront la focale. Les repas ne remplissent pas seulement les assiettes. Ils allègent les matins des parents, libèrent du temps le soir et font entrer à table des aliments que certaines familles n’ont pas l’habitude de proposer.
Pour Chantal Vandoorne, un autre enseignement importe : la gratuité universelle évite de désigner les enfants qui n’ont pas les moyens. Les enfants étaient inscrits d’office, sans distinction de revenus. « Une façon de faire du repas non pas une aide sociale, mais un morceau de la vie scolaire ordinaire ».
Faire plus avec moins
« Une chose m’avait vraiment frappée : des enfants n’avaient parfois pas du tout de repas avant la gratuité », se souvient Pauline Mignon. Une directrice lui avait confié garder des biscottes en réserve, pour dépanner.
Selon le baromètre européen, 3,3 % des enfants de moins de 16 ans en Belgique ne peuvent pas manger chaque jour un repas comprenant de la viande, du poulet, du poisson ou un équivalent végétarien1. Dans une école de 200 élèves, cela représenterait plus de six enfants. En Wallonie, environ une personne sur cinq vit en situation de précarité alimentaire. Il arrive également à une mère sur sept de se priver de nourriture pour pouvoir nourrir son enfant à sa faim2.
En 2024, selon la Fédération des Services Sociaux au moins 560 000 personnes ont eu recours à l’aide alimentaire en Belgique, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. Alors qu’environ un Belge sur vingt dépend de ce soutien pour se nourrir, la fin de la gratuité dans les écoles à faible indice socio-économique inquiète celles et ceux qui travaillent auprès des personnes les plus fragiles.
« Des coupes budgétaires qui touchent des publics déjà défavorisés ne peuvent qu’aggraver leur situation », relève Antoine Habay, chargé d’étude à la Concertation Aide Alimentaire. Les financements fédéraux consacrés à l’aide alimentaire ont été divisés par deux, passant de 27 à 15 millions d’euros. Survenant dans un contexte social déjà fragilisé, où plus de 130 000 personnes ont récemment perdu leur droit aux allocations de chômage, la décision du gouvernement MR-Les Engagés intervient comme une pression supplémentaire sur des ménages qui disposent déjà de peu de marges. « Ce n’est pas de faire mieux avec moins qu’on demande au secteur. C’est de faire plus avec moins. Et c’est impossible », résume-t-il.
Apprendre à manger

Trois tomates cerises, une tranche de fromage entre deux tartines et un reste de burger de la veille. Un exemple de ce que Sophie Aujean, co-directrice de l’asbl École à table, croise dans les boîtes à tartines rencontrées sur son terrain de travail. Le repas chaud impose une autre architecture : protéine, féculent et légumes. Une partition qui se renouvelle au fil de la semaine, là où les repas pris à la maison peuvent parfois manquer de variété. Ainsi, 43 % des enfants de 3 à 9 ans ne consomment jamais de légumineuses. À l’inverse, ils avalent en moyenne 168 grammes de viande transformée chaque semaine, soit plus de cinq fois le maximum recommandé3.
Perdre ce repas chaud, c’est donc aussi perdre cette diversité. Avec des effets qui peuvent se faire sentir dès la journée d’école : une moindre capacité à se concentrer, à rester attentif et à profiter pleinement des apprentissages. Mais des conséquences peuvent aussi se jouer à plus long terme, sur la santé. « Ce sont des mesures très court-termistes, qui ne tiennent pas compte des coûts qu’elles engendreront dans plusieurs décennies », estime Sophie Aujean.
Selon l’experte, les cantines pourraient devenir une salle de classe à part entière. « Nous devrions enseigner aux enfants à se nourrir comme nous leur apprenons à lire et à compter », avance la co-directrice d’Ecole à table. Elle imagine les enseignants décortiquer le menu du jour avec leurs élèves avant de passer à table : lire les mots, reconnaître les aliments, comprendre l’équilibre d’un repas. Une manière de faire de l’assiette un prolongement de la classe.
Les recherches convergent sur un point : une alimentation suffisante et équilibrée participe aux capacités d’attention, à la mémoire et à la régulation des émotions. Les résultats de PISA 2022 établissent une corrélation entre insécurité alimentaire et piètres performances scolaires.
Sophie Aujean s’agace de l’obstination de la ministre Valérie Glatingy sur les missions de base de l’école, martelées sans tenir compte des conditions nécessaires à leur mise en œuvre: « Lire, écrire, compter. Pour bien apprendre, il faut pouvoir se concentrer. On ne peut pas traiter les enfants comme de purs cerveaux sans corps. »
De la fourche à la fourchette
Quelque part dans un champ, une pomme de terre pousse sous une pluie chimique. Découpée puis plongée dans l’huile, elle terminera dans une boîte en plastique. « Avec ces repas gratuits, il y avait clairement une question de santé », décrypte Thérèse-Marie Bouchat, co-directrice de Paysans-Artisans, une coopérative, qui soutient l’agriculture locale et les circuits courts. « Il y avait également un enjeu de reconnexion avec le milieu de production : expliquer d’où vient le légume, comment il est cultivé », poursuit-elle, dénonçant la déconnexion entre ce que les enfants mangent et l’origine de leur nourriture.
« Des enfants n’auront plus à manger. C’est vraiment dur, pour certains c’était le seul repas de la journée. Mais il y a aussi un impact sur l’agriculture et le territoire qui n’est pas toujours pris en compte », appuie Céline Ernst, directrice Commerciale et Environnement de TCO. En septembre, l’entreprise estime à 2 000 à 3 500 le nombre de repas qui pourraient disparaître, sur les quelque 20 000 préparés chaque jour. « Ces 20 %-là, vont se répercuter sur de l’emploi », s’inquiète-t-elle.
Le décret « repas complets, gratuits, sains et durables » imposait aux écoles de s’inscrire dans une dynamique favorisant l’alimentation biologique et les circuits courts, faisant ainsi de la restauration scolaire un débouché important pour les agriculteurs locaux. « J’ai l’impression que le gouvernement n’a pas mesuré l’impact multisectoriel et à très long terme de cette décision », souffle Sophie Aujean. L’experte rappelle que, pour structurer des filières bio, les commandes publiques telles que l’alimentation scolaire offrent des volumes importants et une stabilité à long terme. « Ce qui permet aux agriculteurs de se dire : “Je transitionne vers le bio. J’ai de la prévisibilité.” »
Lorsque TCO est passé au 100 % bio pour ses potages, les agriculteurs se sont d’abord emportés. « Vous êtes fous ? On n’a pas assez de légumes bio pour vous fournir », se souvient Céline Ernst. Puis ils se sont adaptés et les filières se sont créées. « Comme on a du volume, on peut en faire un levier pour passer vers du bio et du local ».
Ce volume sécurise l’activité des producteurs et fait vivre des emplois locaux. Une étude de la Fondation Roi Baudouin estime, avec prudence, que chaque euro investi dans les repas scolaires pourrait, à long terme, générer entre 1,7 et 4,8 euros de retombées pour la société. « Ce n’est pas pour nous vanter, mais les cantines scolaires, ça change un peu la vie », s’amuse Céline Ernst.
Une économie qui coûte cher

Dans le réfectoire de l’école Léopold Ier, le brouhaha se calme devant le melon que vient de finir de distribuer Fatimah. Peut-être plus que nulle part ailleurs, l’assiette est l’espace où les inégalités prennent corps. Les repas gratuits permettaient de les amortir avant qu’elles n’atterrissent dans l’estomac des enfants.
La gratuité scolaire n’est pourtant pas une idée neuve. Depuis la constitutionnalisation de l’obligation scolaire, elle accompagne l’histoire de l’école publique. Celle des repas en était devenue une traduction concrète : nourrir les enfants, c’était aussi rendre effectif leur droit à l’éducation. L’interprétation du Conseil d’État ouvre cette approche de la gratuité. Pour une économie estimée à « 0,14% du budget » par la Ligue des familles, le geste politique des Engagés et du MR marque une rupture dans cette histoire.
Pour les plus de 55 000 enfants désormais privés de l’intervention, difficile de savoir combien d’écoles pourront trouver une solution de remplacement. Si certaines communes parviennent à composer des « plats de résistance », les marges des pouvoirs locaux se réduisent, devant l’augmentation des besoins sociaux. À Bruxelles, le repas coûte désormais deux euros, mais Faouzia Hariche soupire : « Certes, il y a les repas, mais il y a encore d’autres subventions qui ont été largement diminuées... »
Aminata termine son repas. « Mon plat préféré », répète-t-elle, tout sourire, pour la troisième fois. Avant et après les décrets, des enfants mangent. Et d’autres ne mangent plus.
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Eurostat, https://ec.europa.eu/eurostat/web/income-and-living-conditions/database
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Aide alimentaire : une nouvelle enquête de terrain alerte sur une dégradation rapide début 2026, Fédération des Services Sociaux, https://www.fdss.be/fr/publication/aide-alimentaire-une-nouvelle-enquete-de-terrain-alerte-sur-une-degradation-rapide-debut-2026/
- 3Sciensano, Enquête de consommation alimentaire 2022-2023: Rapport de synthèse sur la consommation alimentaire et le respect des recommandations alimentaires dans la population belge, https://www.sciensano.be/fr/biblio/enquete-de-consommation-alimentaire-…
Le budget, c’est comme la confiture

« La plus cynique des réformes budgétaires du gouvernement MR-Les Engagés », s’indigne la députée socialiste Dorothée De Rodder. Du côté des libéraux, on voit les choses autrement : « Ce n’est pas la fin des repas scolaires gratuits, mais un changement de modèle. » Du côté des Engagés, on assume : « Le projet pilote a montré des limites : complexité, inégalités et budgets sous-utilisés. Les moyens sont désormais intégrés directement aux budgets des écoles en encadrement différencié. »
Sur le papier, les écoles peuvent continuer à financer des repas. Dans les faits, le subside moyen passe de 3,70 € à 0,45 €. L’an dernier, 429 écoles se partageaient 21,4 millions d’euros pour leurs repas. Un budget remplacé par une augmentation de 8,2 millions des moyens alloués aux écoles les plus précaires (encadrement différencié). Une enveloppe que les écoles peuvent utiliser, si elles le souhaitent, pour des repas. Toutefois, ces 8,2 millions ne sont plus réservés à 429 écoles, mais dilués dans près du double : environ 760 établissements. Et avant de subsidier un seul repas, il faut payer l’infrastructure, le matériel, le personnel



