Rentrée des classes, le calme avant la tempête ?

Lundi 28 septembre 2026

©Ligue de l'Enseignement
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Les syndicats avaient promis une rentrée mouvementée. Elle fut plus paisible que prévu. Après une année de contestation historique, le corps enseignant a retrouvé ses classes, avec des horaires chamboulés et des équipes dispersées. En coulisses, la colère n’a pas disparu…

« Un drôle de truc. » La formule trotte dans la tête de Simon1 tandis qu’il traverse la cour, le jour de la rentrée. Pour cet enseignant de philosophie et citoyenneté bruxellois, le contraste avec un mois de juin coloré par la « révolte des craies » se lit en noir et blanc. Plus de 80 de ses 100 collègues étaient alors mobilisé·es, allant jusqu’à bloquer l’école pendant plus d’une dizaine de jours. « En septembre, c’est le silence complet », constate-t-il, avec un poil d’amertume dans la voix.

Il se souvient des piquets devant les écoles, des tables sur les trottoirs pour corriger des copies. Des banderoles et des mégaphones. Des discussions interminables. Des examens de fin d’année annulés, dans certains établissements. Pendant plusieurs semaines, une brèche s’était ouverte dans les écoles : les ancien·nes avaient retrouvé le goût de la lutte, les plus jeunes avaient sauté le pas. À la remise des bulletins, les organisations syndicales et le mouvement Mars Attacks avaient prévenu le gouvernement : la fin des cours ne marquerait pas la fin de la lutte. Un préavis fut déposé, courant de la mi-août au 27 septembre.

Après la révolte, l'accalmie 

« On n’allait pas bloquer pour bloquer dès le premier jour », explique Mikkail, professeur de géographie dans une école bruxelloise. Comment défendre l’école de demain sans perturber celle d’aujourd’hui ? Après un mois de juin en ébullition, la rentrée a d’abord repris son cours. « Si on était entrés tout de suite dans la contestation, on aurait empêché beaucoup de choses de se mettre en place. » 

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Cette rentrée marque l’application du décret-programme II, le mur contre lequel la « révolte des craies » s’est écrite. Le texte avait été adopté au petit matin du vendredi 5 juin, au terme de près de quatorze heures de débats houleux. Appliqué dès le 24 août, il augmente notamment de 10 % la charge horaire dans l’enseignement secondaire supérieur, sans hausse de salaire. En quelques semaines, les directions ont dû revoir les horaires, réorganiser les équipes et préparer la rentrée bâtie sur une réforme adoptée dans la précipitation. « Cette rentrée est celle du chaos. Des réformes sont prises à la hussarde, sans concertation, sans analyse de leur praticabilité et de leurs impacts, dans un calendrier ne laissant aucun temps d’adaptation », s’indigne Martin Casier, chef de groupe du parti socialiste.

Une année d’autant plus chargée que le tronc commun prévu de longue date fait son entrée en première secondaire, avec l’ambition de retarder le tri entre filières et de maintenir davantage d’élèves dans un même parcours. Sur le terrain, ce changement se traduit par de nouvelles grilles horaires, de nouveaux référentiels, des attributions redistribuées, des locaux à adapter et du matériel à prévoir pour le FMTTN. 

Dans le primaire aussi, les repères bougent. Le test CLÉ2 fait son entrée en 4e primaire. Quant aux fournitures scolaires, leur gratuité s’étend jusqu’à la 5e primaire, mais l’enveloppe fond, de 77 à 29,42 euros par enfant. Un casse-tête pour les directions qui doivent toujours fournir gratuitement le petit matériel nécessaire aux apprentissages3.

Du sprint à la course de fond 

« C’est sûr qu’on est fatigués. L’année passée, nous avons pris de nombreux coups sur la tête », confie Maud de Ridder, enseignante de français et membre fondatrice de Mars Attacks. « Il fallait relancer la machine. Mais elle repart. Et avec une très grande intensité. »

Fin août, le mouvement s’est retrouvé dans une école namuroise pour sa première université d’été, avec des interventions de pédagogues, d’économistes, de chercheur·es et de représentant·es d’associations. « Nous avons profité de la pause estivale pour repenser la base de nos revendications. Nous avons commencé par un sprint contre le décret-programme II. Maintenant, nous entrons dans une course de fond. » 

Les Martien·nes prévoient de tenir tête au gouvernement jusqu’en 2029. Tout est parti d’une école ixelloise et de quelques enseignant·es. Depuis, Mars Attacks a mis en orbite 388 écoles et groupes du monde de l’enseignement, des universités aux hautes écoles, en passant par de nombreux collectifs. « Nous sommes sortis de la salle des profs : nous sommes toute une galaxie. »

Rassemblement du collectif Mars Attacks du 23 septembre 2026, Place Poelaert ©Ligue de l'Enseignement

Construire le monde de demain 

« Tout ce qui avait été tricoté avec peu est en train de se détricoter avec encore moins. », s’inquiète Delphine, cofondatrice de Parents-Attacks. « À ce stade-ci, notre lutte ne se joue plus seulement autour du décret-programme II. Elle nous oblige à regarder plus loin : quelle école voulons-nous pour nos enfants ? », s’interroge l’ancienne enseignante. 

L’une des grandes inquiétudes du mouvement concerne les cantines scolaires. Dans les écoles à faible indice socio-économique, la gratuité des repas de midi disparaît cette année. Pour plus de 55 000 élèves, c’est un repas complet, sain et durable qui s’efface du quotidien scolaire. « C’est bien plus que la vie de nos gosses qui est en jeu. Ces réformes touchent à ce que la société leur met entre les mains pour construire le monde de demain », estime Sélim, cofondateur du collectif. 

Pour le collectif de parents, la rentrée marque aussi un « deuil » : celui de la gratuité universelle des académies. Depuis septembre, les moins de 12 ans ne peuvent plus compter systématiquement sur la gratuité des cours de danse, de théâtre ou de musique. Ce qui était un droit devient peu à peu une dépense supplémentaire. La promesse d’un accès pour toutes et tous s’effrite, emportant avec elle des occasions de rencontrer la beauté. 

Du sable dans les oreilles

Pour la ministre Valérie Glatigny (MR), la rentrée devait aussi avoir un goût de « drôle de truc ». Pour la première fois, la ministre de l’Éducation l’a entamée sans la traditionnelle visite dans une école. À défaut de cour de récréation, elle a investi les colonnes de la presse, multipliant les interviews à l’approche du conclave budgétaire. Un message, répété avec constance : l’école « a fait sa part » dans l’effort budgétaire.

Le 1er septembre, Valérie Glatigny réunit les organisations syndicales. La rencontre ne tiendra pas une heure. La CSC, la CGSP et le Setca-Sel quittent tour à tour la table. À la sortie, à quelques pas des bureaux du gouvernement, le secrétaire général de la CSC-Enseignement Roland Lahaye rejoint les militant·es rassemblé·es place Surlet de Chokier : « La grosse difficulté de cette ministre, c’est d’avoir du sable dans les oreilles. »

Pour le secrétaire général de la CSC-Enseignement, ce décalage se lit jusque dans l’ordre du jour, qui semble ignorer l’ampleur de la colère sociale : « Au cœur de ce conflit, nous attendions que la ministre nous propose autre chose que la mise en place d’un comité d’avis. »

Selon les syndicats, la ministre entend aussi élargir la table au monde économique, en y faisant notamment entrer AKT for Wallonia4 et la Fédération des entreprises de Belgique5 (FEB). « Ce n’est pas ce que nous souhaitons : l’école n’est pas au service de l’entreprise. », critique Roland Lahaye. Avec ses 34 membres annoncés, le futur comité serait nettement plus étoffé que l’ancien, qui réunissait déjà des représentant·es des parents, des pouvoirs organisateurs et des organisations syndicales. « On avait déjà bien du mal à accorder nos violons. Alors, si vous augmentez encore le nombre de personnes autour de la table… » 

Rassemblement du collectif Mars Attacks du 23 septembre 2026, Place Poelaert ©Ligue de l'Enseignement

Un dialogue en sourdine

En parallèle, la ministre lance Lab’École, une consultation qui doit se tenir d’octobre à décembre. Dix panels, réunissant chacun une centaine d’acteur·ices issu·es de tous les niveaux, réseaux, territoires et métiers de l’enseignement, sont appelés à y participer. Mais Mikkail se méfie du casting : « La ministre est une spécialiste pour choisir qui elle invite. » Pour lui, le problème n’est pas le nombre, mais les voix retenues. La CSC-Enseignement redoute, elle aussi, le retour des « samedis chocolat », quand un « panel d’enseignant·e·s recruté·e·s sur les réseaux sociaux » avait, selon le syndicat, « roulé la concertation sociale dans la farine ».

« Dans la rue, il y avait 15 000 personnes. C’est 15 fois son panel », lâche Roland Lahaye. Le 10 septembre, la contestation descend dans les rues de Liège. La manifestation intersyndicale réunit enseignant·es, étudiant·es, parents et soutiens du secteur. La police estime leur nombre entre 5 000 et 6 000. « Glatigny et Degryse ne peuvent plus faire comme si elles vivaient dans leur tour d’ivoire et qu’elles ne voyaient pas la contestation. Elles ne peuvent plus vivre en faisant abstraction de cette colère », glisse un prof. 

Déchirure ou élongation ? 

« Comme on l’avait prévu, il y a de la casse », annonce Roland Lahaye. Tous les enseignant·es contacté·es pour cet article reviennent spontanément sur le passage de 20 à 22 heures devant les élèves. En salle des profs, la colère a laissé place à l’abattement : « Nous savions que les choses allaient changer. Mais les vivre, c’est vraiment difficile ».

Dix pour cent de temps de travail en plus, c’est aussi dix pour cent de temps en moins pour tout le reste. « Certaines choses passent à la trappe », constate une enseignante : les corrections, les activités extérieures, les préparations…

Ailleurs, ce sont les emplois eux-mêmes qui se fragmentent. Des enseignant·es se retrouvent à cheval sur plusieurs écoles, plusieurs équipes, plusieurs salles des profs. « Il y a des pertes d’emplois sèches, mais il y a aussi des enseignants qui se retrouvent sur plusieurs écoles », témoigne Maud de Ridder. Certain·es passent en quatre cinquièmes, d’autres acceptent de nouveaux cours. D’autres rafraîchissent jusqu’au dégoût les couleurs pastel de la page Primoweb, espérant y retrouver du travail.

Pour l’une de ses collègues, âgée de 60 ans, le changement est brutal : son métier, jusqu’ici ancré dans une seule école, se disperse désormais entre trois implantations. « Trois écoles, ça démultiplie la charge de travail par trois : nombre d’élèves, conseils de classe, réunions de parents… » Dans une autre école, un jeune professeur d’éducation physique a finalement démissionné. On lui proposait d’enseigner dans sept établissements différents.

L’école en situation

Plus que dans nulle autre profession, les enseignant·es se retrouvent aujourd’hui sommé·es de prendre position. Ne pas faire grève, c’est reconduire, jour après jour, un système déjà à bout. Faire grève, c’est l’interrompre au nom d’un avenir qu’on ne verra peut-être jamais advenir. Après cette rentrée et son application dans les classes, le décret-programme II n’est plus qu’un catalyseur, qui a fait remonter à la surface des tensions sous-jacentes : celles d’un métier présenté comme une vocation et de plus en plus traité comme une main-d’œuvre.

« On se trouve dans une situation compliquée, j’hésite entre tout casser et continuer à exercer normalement mon travail. C’est schizophrénique », résume l’un d’eux, forçant le trait d’une alternative qui habite pourtant toute la profession. Casser, parfois, c’est encore une façon de bâtir. Le mouvement qui traverse l’école place chacun devant ses choix, condamné à être libre : continuer à faire classe ou perturber le fonctionnement de l’institution, soutenir le mouvement ou l’ignorer. Même ne pas prendre position devient une position. « De toute façon, c’est politique, on fait tous de la politique à notre échelle, chacun dans notre vie personnelle », conclut Maud de Ridder, enseignante de français, en écho à Sartre. « Chaque parole, chaque silence, chaque acte nous engage, et contribue à dessiner la société dans laquelle nous vivons. »

  • 1Nom d’emprunt 
  • 2Calculer, Lire et Écrire. Épreuves externes non certificatives visant à évaluer les acquis des élèves en début de 4e primaire. Dans une Carte blanche publiée dans Le Soir, leurs auteur·ices s’inquiètent d’un format jugé proche d’un mini-CEB : le risque, selon eux, serait de pointer les enfants qui ne sont pas encore là où ils « devraient » être plutôt que d’identifier leurs difficultés pour mieux les accompagner.
  • 3Lire par ailleurs : À l’école de la débrouille
  • 4AKT for Wallonia est le porte-parole officiel des entreprises industrielles, commerciales et de services, de toutes tailles, implantées en Wallonie.
  • 5La Fédération des entreprises de Belgique (FEB) : une organisation interprofessionnelle d'employeurs représentant plus de 50 000 entreprises des trois régions du pays.

La FMTTN, six mots pour un sigle

Coup de crayon 200
Illustration: ©Elsa Dupont

La Formation manuelle, technique, technologique et numérique (FMTTN) fait son entrée dans le secondaire à la rentrée 2026. Un cours qui veut réconcilier « la tête et les mains », mais dont la mise en œuvre soulève encore de nombreuses questions.

À lire dans le n° 200 d’éduquer : « Qu’est-ce que la FMTTN ? ». 
https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/articles/actualite…

oct 2026

éduquer

N°
203

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