Des classes où le masculin ne l'emporte plus

Mercredi 26 novembre 2025

Un homme et une femme
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

En 2017, plus de 300 enseignant·es ont refusé de transmettre la règle « Le masculin l'emporte sur le féminin ». Entre résistances institutionnelles et évolution des consciences. Plongée dans une révolution grammaticale.

Pour respecter l’oralité des propos, ces entretiens ne sont pas retranscrits en écriture inclusive.


« Je me rappelle très bien ce jour-là. » Marion Deslandes Martineau avait une dizaine d'années quand son institutrice Dominique a écrit au tableau : Le masculin l'emporte sur le féminin. « Toute la classe était d'accord. Madame Dominique avait ajouté : "Moi je ne suis pas d'accord. Mais c'est comme ça"

Une quinzaine d’années plus tard, la chercheuse à l'Université du Québec à Montréal mène une étude sur la pratique de l’écriture inclusive dans le corps enseignant. « Ces normes s’infusent dès l’école. Quand nous observons la composition de nos gouvernements et les chefs d'entreprise, eh bien le masculin l'emporte effectivement. Ne pourrait-on pas essayer de rééquilibrer ? »

2017 : plus de 300 profs disent stop

« Nous n'enseignerons plus que "Le masculin l'emporte sur le féminin" ». En 2017, cette tribune fait l'effet d'une bombe : plus de 300 enseignant·es s'engagent publiquement à ne plus transmettre cette règle. Pourquoi une telle rupture ?

Parce que la règle n'a rien de naturel. Élaborée au XVIIe siècle, elle s'est généralisée avec l’obligation scolaire. Mais c'est sa justification qui révulse. En se référant à un traité de grammaire du XVIIIe siècle, les signataires exhument le revers de la norme : « Le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Rien de linguistique, tout est politique.

Éliane Viennot, historienne et figure de proue de l’écriture inclusive enfonce le point : « Le message que véhicule la formule "le masculin l'emporte sur le féminin" n'est pas linguistique mais social : si le genre qui représente les hommes a plus de puissance que l'autre, c'est que leur sexe en a plus que l'autre. »

Comme nous l’explique l’autrice de Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin ! [Voir ci-contre], les conséquences sont mortifères : « Cette règle enseigne que les hommes doivent toujours avoir le dernier mot, donc qu'ils ont le droit d'imposer leur volonté. C'est un poison que l'école injecte depuis deux siècles. »

Dans la classe de Cyril

Cyril Mistrorigo a signé la tribune. Dans son collège français, il a fait le choix d'aborder frontalement la question. « Avant toute chose, ce geste est plus pédagogique que militant. Ce qui nous intéressait, en tant qu’enseignants, c'est que cette transgression apporte une réflexion sur la langue. »

Il reconnaît toutefois que son approche puisse avoir des effets politiques. « Le langage est un terrain de lutte quasiment à chaque mot. Les termes que nous utilisons sont porteurs des idées qui sont à l'intérieur de nous et qui parfois nous dépassent. »

Concrètement ? Lors de la correction des dictées, les accords sont questionnés collectivement. L'accord de proximité est abordé, tout en prévenant les élèves que lors du brevet, les consignes institutionnelles resteront classiques. Certain·es de ses élèves avaient vécu la règle comme une forme d'injustice. Apprendre son caractère arbitraire les avait alors passionné·es. « L'important, c'est de les faire réfléchir. Nous ne sommes pas là pour présenter des choses de manière dogmatique. Notre métier consiste à questionner le monde. »

Plusieurs collègues n'ont pas voulu le suivre. À l'instar des inspecteurs et inspectrices, certain·es s'opposaient à ces « complications » de la langue. Mais comme il n'imposait pas l'accord de proximité et restait dans l'analyse, personne ne s'opposait à ce qu'il en parle aux élèves.

Ce que dit la recherche

Pour contextualiser la démarche, Marion Deslandes Martineau s'appuie sur cinquante ans d'études : « Il y a énormément de recherches qui ont montré que, chez les adultes comme chez les enfants, utiliser des formes linguistiques alternatives a des effets sur les représentations mentales. » La manière dont on accorde les noms et les adjectifs influence directement nos représentations du monde. Enseigner que « Le masculin l'emporte » sans contextualisation historique renforcerait l'idée d'une hiérarchie naturelle entre les genres. « Parler de l'histoire de la langue, expliquer le fondement de ces règles, n'est-ce pas justement une façon de mieux la comprendre ? » interroge Marion Deslandes Martineau. « Cela permet d'avoir un rapport moins dogmatique avec le langage. »

Béatrice Alonso, signataire de la tribune et forte de 25 ans d'expérience, observe cette évolution au quotidien : « Cette fameuse règle du "masculin l'emporte", de plus en plus ils la mettent en question eux-mêmes, surtout les filles. » Une sensibilité qu'elle décrypte notamment par le mouvement #MeToo. « Je pense vraiment que le changement de mentalité ne peut se faire que par un changement dans la langue. C'est parce qu'on changera la langue qu'on pourra changer les mentalités », explique-t-elle en se revendiquant de la pensée de Monique Wittig.

Comprendre pour déconstruire

Dans son ouvrage La riposte, Laurence Rosier qualifie #MeToo d’ « événement de parole ». Celui-ci est venu redéfinir toute la grille de lecture du réel. Pour elle, signer la tribune de 2017 était « un geste politique et symbolique pour dire haut et fort : je n'enseignerai plus les choses de façon sexiste. Même à mon insu. » La linguiste de l’ULB nous explique avoir revu toute la matière de ses cours, sous le prisme des questions de genres et des inégalités qu’ils pouvaient induire.

Comment enseigner le français après #MeToo ? « L'école doit montrer tous les modèles, apprendre à décoder les modèles », répond Laurence Rosier. Pour elle, la sociolinguistique est essentielle car elle ancre la langue dans les pratiques sociales. « On peut le faire avec les tout-petits. On prend des objets concrets, des produits culturels et à partir de là le rapport à la langue devient moins abstrait. »

Le rôle de l'enseignant·e peut commencer par de petits gestes : changer les prénoms dans les exemples grammaticaux. Mais Laurence Rosier refuse de donner des leçons toutes faites : « Je sais que sur le terrain c'est très dur. Il y a l'administration qui surcharge les enseignants, les demandes sociales, les parents qui ont aussi un discours pas toujours progressiste... »

Former, pas interdire

Des discussions informelles menées auprès des enseignant·es québécois·es, Marion Deslandes Martineau relève un paradoxe : beaucoup disent d'abord que c'est trop compliqué. Qu'ils et elles sont déjà surchargé·es. Puis, quand les enseignant·es comprennent mieux les enjeux, ils et elles réalisent qu’avec leurs élèves la règle était déjà questionnée.

La chercheuse mentionne également le besoin d’accompagnement dans ces questions, soulevé par les futurs enseignants qu’elle a interrogé·es. Ce qui lui fait conclure que « L'enjeu n'est pas d'imposer ou d'interdire, mais d'informer. » Car comme le pensait déjà Madame Dominique devant sa classe, il y a quinze ans, une règle de grammaire n'est jamais neutre. Et c'est sans doute cela qu'il faudrait enseigner.

La Belgique francophone prend acte

En Fédération Wallonie-Bruxelles, si le masculin l'emporte toujours dans les programmes, le référentiel de français et langues anciennes alerte désormais sur le fait que « toute personne qui enseigne doit aussi être consciente du fait que son usage de la langue peut véhiculer des stéréotypes de genre et des représentations de figures essentiellement masculines et non mixtes ». Le texte ajoute : « En outre, une attention particulière sera portée sur le genre des noms dans les contextes où ils influencent particulièrement les représentations, comme les noms de métiers. »

Cette disposition prolonge le décret relatif à la féminisation des noms de métiers de 2021. Comme l'explique la brochure Quand dire, c'est inclure, rédigée par le Conseil de la Langue : « À la différence du décret de 1993, qui s'appliquait à la communication administrative écrite, le décret relatif au renforcement de la féminisation de 2021 s'applique à toutes les formes de communications officielles et formelles, tant écrites qu'orales. » Le champ d'application est vaste : autant « les supports de cours, les ouvrages et manuels d'enseignement » que « les activités d'enseignement » elles-mêmes.

 

 

 

Couverture de la revue Eduquer n°197

déc 2025

éduquer

197

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