
En juillet 2025, la ministre de l’Enseignement Valérie Glatigny interdit le point médian dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sans consulter le Conseil de la langue, pourtant requis. Ce symbole typographique, quasi absent des classes, déchaîne linguistes, associations et défenseur·euses de l’écriture inclusive. Derrière ce petit « · », la bataille culturelle divise et interroge : de quoi le point médian est-il vraiment l’abréviation ?
Pour respecter l’oralité des propos, ces entretiens ne sont pas retranscrits en écriture inclusive.
À l’orée des vacances parlementaires, un alinéa glissé dans un décret vient assombrir le ciel Azur de la Fédération Wallonie-Bruxelles : le point médian est interdit à l’école. Déjà évoquée dans la Déclaration de politique communautaire, l’incitation à ne plus utiliser le point médian à l’école surprend. En effet, l'interdiction vient amender le décret de 2021, porté par Bénédicte Linard, qui limitait déjà le point médian aux seuls espaces d'abréviation.
Interdire ce qui était déjà restreint : de quoi interroger les véritables enjeux de cette mesure. Surtout dans un contexte où le point médian est peu utilisé en classe. « Nous ne l’utilisons jamais avec nos élèves », s’étonnent en substance les enseignant·es interrogé·es pour cet article. Wallonie-Bruxelles Enseignement et le Conseil des pouvoirs organisateurs de l'enseignement officiel neutre subventionné (CPEONS) nous indiquent ne pas avoir connaissance de plaintes ni de directives concernant l’usage du point médian.
Insérée en catimini dans un texte fourre-tout, la mesure portée par la ministre Valérie Glatigny (MR) proscrit les doublets abrégés. Une manière raccourcie de couper court à l’inclusivité. La bataille ne concerne pas que le politique. Elle vient statuer sur ce que certains qualifient de nouvelle querelle de linguistes. Dans ce petit monde belge francophone, tout le monde se connaît. On a été parrains, témoins de mariage. On partage bien plus que des colloques. On a siégé ensemble au Conseil de La langue, défendu des positions communes sur la féminisation des titres, publié des brochures côte à côte. Et puis un jour, un petit point vient mettre un gros grain de sable.
« C’est une manipulation du processus démocratique, une occultation du débat », Dan Van Raemdonck, linguiste à l'ULB et ancien Président du Conseil de la Langue française.
Le Conseil de la Langue contourné « en stoemeling »
C'est par un syndicaliste que le Conseil de la Langue française apprend, presque par hasard, qu'un décret va interdire l’usage du point médian dans les écoles. Un procès-verbal circule sous le manteau, et la nouvelle tombe comme un couperet. « Nous n’étions prévenus de rien. Je n'ai su qu'il figurait dans le décret fourre-tout que parce qu'un syndicaliste m'a envoyé le texte », raconte Dan Van Raemdonck, linguiste à l'ULB et ancien Président du Conseil. L'organisme censé être consulté sur toute politique linguistique apprend son contournement en consultant ses mails. Une obligation pourtant inscrite noir sur blanc dans le décret « Bouger les lignes » de mars 2019, qui encadre les politiques linguistiques.
Face à cette découverte, le Président du Conseil hésite : « Qu'est-ce qu'on fait ? On attend, ou on fait un Avis d'initiative ? » Il appelle le cabinet de la ministre de la Culture. Réponse : « Écrivez au Conseil d'État pour demander s'il fallait vous consulter. » Dan Van Raemdonck de faire davantage : « Moi, je me suis dit : je vais faire un avis du coup. » En trois jours d'écriture et de consultations des membres du Conseil, il rédige un texte adopté in extremis le 27 mai, lors de la dernière réunion de son mandat. « Je suis assez content de cet avis, parce qu'il n'est pas très juridique au niveau du vocabulaire, mais les arguments sont costauds. »
Le Conseil d’État confirme : le Conseil de la Langue aurait dû être consulté. « C’est une manipulation du processus démocratique, une occultation du débat », dénonce le linguiste, qui s’insurge contre un traitement devenu « l’antithèse d’un débat démocratique ». Collègue de longue date de Dan Van Raemdonck, Laurence Rosier, membre du Conseil de la Langue et linguiste à l’ULB, partage son indignation face à ce qui est vécu comme un coup de force.
« Plutôt que de valoriser le décret existant et la brochure du Conseil, le cabinet de la Ministre a choisi l’interdiction et la polémique. », Dan Van Raemdonck, linguiste à l'ULB et ancien Président du Conseil de la Langue française.
Une incohérence plus politique que grammaticale
Pour éclairer l’enjeu, la professeure d’analyse du discours et de didactique, rappelle le contexte : « Un décret de la législature précédente visait à promouvoir un langage non-discriminatoire quant au genre. Le Conseil de la Langue a été saisi pour en définir les modalités linguistiques et grammaticales. » Ce Conseil, composé de linguistes, de spécialistes de la grammaire et de membres de la société civile, avait alors publié une brochure intitulée Quand dire, c’est inclure, destinée à encourager une communication non-discriminatoire quant au genre. « Le point médian n’est recommandé qu’en dernier recours, loin derrière d’autres formes d’écriture inclusive. », précise Laurence Rosier.
D'où l'incompréhension de Dan Van Raemdonck face à ce qu'il appelle un « problème de cohérence » : le point médian faisait partie des ressources pour une écriture inclusive, dans des espaces d'abréviations notamment. « Plutôt que de valoriser le décret existant et la brochure du Conseil, le cabinet de la Ministre a choisi l’interdiction et la polémique. » Un totem plutôt qu'un débat.
L'ancien Président du Conseil de la Langue dénonce un « enfumage du point médian » : « C’est un outil professionnel, parfois recommandé dans certains textes officiels. Pédagogiquement, il est plus pertinent d’habituer les élèves à des usages qu’ils rencontreront dans la société. » Et de conclure, amer : « Comment expliquer aux élèves qu’on leur présente le point médian comme une sorte de tabou, presque comme de la pornographie qu’on ne voit pas à l’école, alors qu’il est recommandé ailleurs ? »
La guerre des tribunes
Tout commence en septembre 2017, lorsque les Éditions Hatier publient un manuel scolaire destiné aux élèves de CE2 : Questionner le monde. « Artisan·e·s », « agriculteur·rice·s » : les noms de métiers y sont systématiquement écrits en écriture inclusive. Le tollé est immédiat. Sur Europe 1, le philosophe Raphaël Enthoven dénonce un « lavage de cerveau », tandis que Le Figaro pointe « un manuel écrit à la sauce féministe ». La polémique enfle sur les réseaux sociaux. Dans le monde francophone, la bataille linguistique est lancée.
Le débat éclate au grand jour avec deux tribunes antagonistes. D'un côté, celle publiée dans Marianne, cosignée par la linguiste belge Anne Dister, dénonçant « une écriture de propagande ». De l'autre, une riposte dans Mediapart : 164 linguistes défendent que « la langue est un laboratoire ». Laurence Rosier fait partie des 164 signataires de la riposte dans Mediapart. « En tant que sociolinguiste et analyste du discours, nous observons les usages, nous ne sommes pas dans une posture normative », répond-elle directement aux accusations d’écriture de propagande.
Le débat français s'est directement importé en Belgique. Les cartes blanches et tribunes ont été signées quasi simultanément des deux côtés de la frontière. « Ça a dépassé les clivages universitaires, observe un linguiste. Vous avez eu des oppositions et débats internes dans chacune des universités. C'est plutôt lié à des positionnements personnels, pas toujours aussi clairs qu'un positionnement gauche-droite. »
En pleine pandémie, Anne Dister et Marie-Louise Moreau publient Inclure sans exclure, un guide non sollicité par le Conseil de la Langue. « Il est très assertif et directif, on y perçoit une forme de rejet virulent de l’écriture inclusive », critique Laurence Rosier. Elle s’indigne du peu d’écho politique réservé au guide officiel publié en 2024 par le Conseil de la Langue.
Le point médian accusé de tous les maux
Dans un post sur les réseaux sociaux du 16 juillet, la ministre Valérie Glatigny inscrit en bleu sur blanc la « restriction de l'usage du point médian dans les écoles » présentée comme une mesure parmi d’autres « simplifications administratives ». Parmi d’autres justifications avancées, figurent les mauvais résultats des élèves belges aux tests de lecture PISA. Depuis une dizaine d’années, les compétences en lecture des élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles sont en recul. Une tendance comparable à celle observée dans d’autres pays.
« On instrumentalise le problème PISA. Alors que PISA, ce n’est pas une question d’orthographe, mais de compréhension de textes. Il n’y a pas de point médian dans les épreuves », analyse Dan Van Raemdonck. Il ajoute que la dyslexie a été évoquée comme autre justification, mais uniquement en commission parlementaire. Cette raison ne figure ni dans l’exposé des motifs ni dans les articles de la réforme.
Les fédérations de personnes dyslexiques contactées pour cet article sont catégoriques : l'écriture inclusive nuit à la lecture des personnes dyslexiques. « L'écriture faite de caractères spéciaux n'est pas inclusive de toutes et tous : elle exclut les personnes présentant des troubles liés à la lecture », tranche l'Association belge pour les Personnes en Difficulté d'Apprentissage dans un communiqué de presse publié à la suite de notre interrogation.
Dès qu’un point médian apparaît, certains se découvrent une soudaine vocation pour la défense des dyslexiques. On les entend pourtant peu lorsqu’il s’agit de simplifier le français ou de rendre l’écrit et l’orthographe plus accessible. L’argument pédagogique, souvent brandi comme une évidence, ressemble parfois à un rejet politique déguisé en souci de lisibilité.
Lisibilité contre inclusion : un débat piégé
Dès qu’un point médian apparaît, certains se découvrent une soudaine vocation pour la défense des dyslexiques. On les entend pourtant peu lorsqu’il s’agit de simplifier le français ou de rendre l’écrit et l’orthographe plus accessible. L’argument pédagogique, souvent brandi comme une évidence, ressemble parfois à un rejet politique déguisé en souci de lisibilité. Il mérite néanmoins d’être pris au sérieux.
Anne-Catherine Simon, linguiste à l'UCLouvain et membre du Conseil aux côtés de Dan Van Raemdonck et de Laurence Rosier, tempère le débat : « Il existe encore peu d’études sur la lisibilité des doublets abrégés par un point médian pour les personnes dyslexiques. » Ces recherches sont difficiles à mener, notamment parce qu’elles impliquent souvent des enfants, ce qui nécessite l’accord des parents. Celles qui existent mesurent de manière précise les mouvements oculaires.
« Elles démontrent que la lisibilité d’un mot dépend surtout de sa fréquence d’usage », poursuit la nouvelle Présidente du Conseil, élue en octobre 2025. Elle évoque un effet d’habituation : la première fois qu’on rencontre une forme abrégée par un point médian, la lecture est plus lente. Mais à mesure que cette forme se répète dans le texte, elle est lue aussi rapidement que les autres. « Il y a donc un petit effort d’entrée, mais ensuite, la lecture est facilitée — et cela vaut autant pour les lecteurs ordinaires que pour les personnes dyslexiques. Ce n’est donc pas un argument décisif pour les proscrire. »
Autre élément à considérer : une étude s’est penchée sur la difficulté subjective du point médian. Sans surprise, les doublets abrégés par un point médian sont perçus comme plus complexes à lire que les doublets complets. « Objectivement, les expériences ne mesurent pas une difficulté à lire ; subjectivement, c’est perçu comme tel », résume Anne-Catherine Simon.
Un point qui fâche
Mais tous les linguistes ne partagent pas cette analyse. Anne Dister, professeure à l'Université Saint-Louis, s'oppose frontalement aux positions défendues par Dan Van Raemdonck et Laurence Rosier au sein du Conseil de la Langue. Pour l’illustrer, elle évoque la baisse du chômage en région bruxelloise pendant la pandémie. Une diminution qui, selon elle, ne s’explique pas par une augmentation des offres d’emploi, mais par l’exclusion de certaines personnes du système. « L’accès à l’écrit est un enjeu social majeur, vu le taux d’illettrisme. » Elle évoque également les intérêts économiques liés à l’écriture inclusive. « Il y a un lobby financier : formations, guides, livres… L’écriture inclusive est devenue un business. »
Soudain, Anne Dister pivote vers son écran. Elle nous montre un mail fraîchement reçu d'un collègue académique. À l'écran, les points médians se bousculent, la cohérence vacille. « Vous voyez ? Les gens, par souci d’inclusivité, produisent des textes qui compliquent la lecture. » Elle nuance toutefois son propos. « C’est important de montrer qu’il y a des femmes, bien sûr, mais il faut le faire quand il y a un enjeu social, quand c’est pertinent. Ce qui m’offusque, c’est cette uniformisation de la pensée, cette idée que si je dis “mes étudiants”, c’est comme si je ne voulais pas parler des filles. C’est faux. »
Philippe Hambye, qui a longtemps siégé au Conseil de la Langue avec Dan Van Raemdonck, Anne-Catherine Simon et Laurence Rosier, reconnaît la légitimité des inquiétudes d'Anne Dister sur l'accessibilité. Mais pour lui, le débat dépasse la linguistique : « La difficulté, c’est que beaucoup s’appuient sur les rares réponses qu’offre la science pour en tirer des conclusions normatives qui dépassent largement son champ. » Plus généralement, le professeur en sociolinguistique à l'UCLouvain distingue les choix politiques des contraintes qu’ils peuvent entraîner. Il cite le droit de vote des femmes. Un coût logistique important en 1949 : doubler les bureaux de vote. Mais un progrès évident. « Le réel ne dit pas ce qui doit être. L’être ne dicte pas le devoir-être. »
La perspective intersectionnelle
« La féminisation des noms de profession me semble relever de l’évidence. En revanche, l’usage des doublons ne va pas de soi », conclut Anne Dister. Pourquoi arrêter le chemin en cours de phrase et bloquer sur l’écriture inclusive ? La linguiste précise que ce qui la dérange n’est pas une hypothétique « dégénérescence de la langue », mais bien la « linéarité du signifiant », que le point médian viendrait perturber.
Sur la féminisation des titres, l’argumentation repose sur des bases solides : il s’agit d’une question lexicale, historiquement documentée. On peut démontrer l’intervention des grammairiens et de l’Académie française dans l’effacement progressif de formes féminines pourtant attestées. Autrice, par exemple, largement employé jusqu’à son bannissement, avant d’être récemment réhabilité. Mais le débat s’est durci dès lors que l’on a élargi la notion d’ « écriture inclusive » à une démarche politique plus vaste, articulée autour de la lutte contre les discriminations systémiques : sexisme, racisme, inégalités sociales. La perspective intersectionnelle. En modifiant le décret de Bénédicte Linard sur la féminisation des noms de métier, l’interdiction du point médian à l’école ratifie ce refus d’une langue pensée comme outil de transformation sociale. Une prohibition qui vise un usage déjà cantonné aux espaces d’abréviations. Proscrire ce qui était déjà limité : le geste est moins grammatical que politique.
Un point qui en cache d’autres
« Cette réforme, c’est l’arbre qui cache la forêt des difficultés dans l’enseignement », conclut une professeure d’histoire. Une analyse partagée par Laurence Rosier qui souligne que cette interdiction, « sous couvert d'inclusion, masquerait d'autres mesures excluantes et discriminantes, notamment pour l'enseignement qualifiant. »
L'affaire du point médian révèle aussi un malaise démocratique : on légifère sur l'invisible, on interdit ce qui n'existe pas et on consulte après avoir décidé. Pendant ce temps, les problèmes de l'enseignement attendent toujours leur décret. Eux, on ne les met pas hors-jeu d'un simple amendement.



