Transmettre le langage inclusif par l'éducation permanente

Mercredi 26 novembre 2025

Portrait de Muriel Durant ©Olivier Charlet
Muriel Durant ©Olivier Charlet
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Muriel Durant forme au langage inclusif pour la Ligue de l'Enseignement. À quelques apostrophes des polémiques sur le point médian, sa pédagogie outille plutôt qu'elle ne dicte. Double flexion, accords de proximité et débats : les participant·es découvrent que rendre la langue plus égalitaire ne se résume pas à une technique, mais nécessite de questionner ses représentations.

Pour respecter l’oralité des propos, ces entretiens ne sont pas retranscrits en écriture inclusive.

 

« Si on dit ‘les ouvriers ont fait grève’, on voit des hommes avec casquettes et bérets. Alors que si l’on dit ‘les ouvrières et les ouvriers ont fait grève’, l'image devient complètement différente. » Dans la salle, les participant·es hochent la tête. L’exemple vient gratter les silences du langage. Il émane de Muriel Durant, formatrice au langage inclusif pour la Ligue de l’Enseignement.

Romaniste de formation, Muriel Durant est conteuse professionnelle depuis plus d’une décennie. Son parcours vers le « langage non-exclusif » commence par une lecture : Beauté fatale de Mona Chollet. La constellation des notes en bas de page la fait voyager entre bell hooks, Julie Abbou, Pascal Gygax... et lui fait prendre conscience que la langue n’est jamais neutre.

Déverrouiller la langue

La genèse de la formation frôle la légende. Une coïncidence digne des contes qu’elle emmène pâturer dans les imaginaires du Royaume. « Un matin, je me suis dit que j'avais accumulé tellement d'informations que je pourrais les transmettre dans une formation ». Deux heures plus tard, elle reçoit un e-mail. Un contact cherche quelqu'un pour former son organisation au langage inclusif. « Un signe du destin ! », se souvient-t-elle en souriant.

Avant de transformer les mots en images, la « conteuse tout terrain » exerçait dans le domaine de la promotion de la santé. Cette expérience a durablement marqué sa pédagogie : « Mon rôle n'était pas d'ouvrir les portes aux gens, mais de leur fournir le trousseau pour ouvrir celles qu'ils et elles souhaitent. » Une ligne directrice qu’elle applique aujourd’hui : ne pas prescrire, mais outiller.

Qu’est-ce que c’est que le langage inclusif ?

Écriture inclusive, langage inclusif, langage non-exclusif... Les termes se chevauchent. Et sont souvent confondus avec un unique signe typographique. « Il y a une énorme confusion entre langage inclusif et point médian », constate la formatrice. « Quand les gens critiquent le langage inclusif, ils visent en réalité le point médian et les néologismes comme « auditrice » ou « conteureuse ». Or, le langage inclusif englobe bien davantage : la double flexion (« les citoyennes et les citoyens »), l'accord de proximité, la reformulation de phrases... »

En s’appuyant sur les travaux d’Éliane Viennot, Muriel Durant rappelle que ces pratiques s'ancrent dans l'histoire même de la langue française. Avant que l'Académie française ne masculinise le français, les termes « autrices », « peintresses » ou « professeuses » circulaient couramment. « Madame de Sévigné écrivait au féminin pour parler d'elle-même. Avant le 17ème siècle, la langue était plus féminine », souligne la romaniste, également autrice de conférences sur le féminisme.

Au-delà du point médian

La formation suit une progression réfléchie : « Je commence par les choses qui s'appuient sur les ressources du français – la double flexion, les accords – et j'évolue vers ce qui 'fâche' plus, comme les points médians », contextualise l’animatrice. Durant les deux journées, les participant·es explorent ces différentes formes et réfléchissent au rôle du langage dans la lutte contre les discriminations de genre.

Réunissant des travailleur·euses venu·es de l’Éducation, de la Culture, de la Santé et du monde associatif, la formation démontre combien la question du langage inclusif traverse tous les horizons de la société. Coordinatrices pédagogiques et sociales, enseignante de Français Langue Étrangère, chargé·es de communication, animatrices socioculturelles, bibliothécaire, secrétaire, infirmière, chargé·es de projet : un public varié et curieux, dont plus de 90 % se disent satisfait·es ou très satisfait·es.

Pour beaucoup, ce fut une révélation. Elisa Bongiovanni travailleuse du secteur associatif en raconte l’expérience : « Avant, je pensais que l’écriture inclusive se résumait au point médian. En fait, il existe de multiples manières de rendre un texte inclusif : reformuler, utiliser les deux genres, jouer avec la syntaxe… La formation m’a permis de trouver mon propre style. » L'application concrète demeure toutefois un défi : « Je l’utilise dans mon travail personnel, mais pas encore à l’échelle de toute mon organisation. On collabore avec des partenaires qui refusent parfois l’écriture inclusive. Il faut savoir s’adapter. »

Une formation vivante

Le dispositif alterne apports théoriques, exercices pratiques et échanges sur les pratiques des participant·es. « La formation m'a permis de prendre conscience des enjeux et d'y être plus attentive », témoigne Cindy Matterne, secrétaire administrative du Département de l'Instruction publique de la Ville de Bruxelles. Si elle ne s’était pas inscrite spontanément, elle en a vite perçu la portée professionnelle : « Créer un climat accueillant est essentiel. Dans un centre médical scolaire, les jeunes doivent se sentir inclus·es et respecté·es, ce qui facilite la confiance avec le personnel médical. »

Chargée de rédiger certains formulaires dans le cadre de l'accompagnement médical d'élèves de la ville, Cindy Matterne apporte le Questionnaire médical qu'elle soumet à ses camarades de formation. Collectivement, les participant·es l'analysent et discutent de pistes d'amélioration pour le rendre plus incluant. Le débat s'engage sur certaines entrées, chacun·e ayant appris à argumenter pour mieux exprimer ses propres perspectives : Prénom ou Prénom d'usage ? Seul ou Seul·ex ? Les cas particuliers prennent du relief au travers des différents points de vue. Une personne non-binaire élargit le questionnement tandis qu'une personne dyslexique témoigne des tensions entre l'inclusion de genres et l'inclusion de lisibilité.

« Avoir l’avis sur la question des premier·es concerné·es me semblait important et manquait lors de ma formation universitaire. », confie au sortir de la formation David Salque, titulaire d’un master en études sur le genre. Malgré l’expertise sur le sujet glanée tout au long de ses études, le chargé de projet de la Fonderie en extrait de nouveaux apprentissages : « J’ai pu repartir sur des bases claires et être plus constant dans ma manière d’écrire en inclusif. »

Une posture pédagogique

« Je n'aime pas me positionner comme formatrice experte, plutôt comme transmetteuse. Je ne suis pas là pour dire aux gens ce qu'ils doivent faire. », assume Muriel Durant. Une posture antidogmatique, au cœur des valeurs de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente : développer l'autonomie du jugement plutôt que moraliser. « J'apprends que ce que je ne sais pas est bien plus vaste que ce que je sais. A chaque séance, j’apprends énormément. »

Aucune solution ne sera imposée, si ce n'est celle de penser le langage comme un être vivant, dont l'usage fait la règle. En conclusion, la pédagogue défend une approche bienveillante : « Quand un enfant apprend à marcher et tombe, on ne lui dit pas 'c'était pas mal mais tu es tombé'. Alors que dans le domaine militant, on s'attend à ce que tout soit parfait immédiatement. J’essaie de transmettre que c'est déjà très bien d'essayer. Et qu’avec le langage, essayer, c’est déjà transmettre. »

Comment parler d'une personne non binaire dans le langage inclusif?

Drapeau transidentité

Le néo-pronom le plus répandu en français est iel, contraction de « il » et « elle ». Très souvent, cela s'accompagne d'accords dégenrés : on peut ainsi écrire seul·e (féminin-masculin) ou seul·e·x (qui ajoute une terminaison neutre). Mais ce n'est pas systématique : certaines personnes préfèrent un accord au masculin, d'autres au féminin, d'autres encore alternent. Cette pratique fait partie de l'écriture non binaire. La règle d'or ? En cas de doute, demandez à la personne concernée ses préférences.

FORMATION: Pratiquer un langage inclusif... Pourquoi ? Comment ? Il y a matière à réflexion !

 

Le langage inclusif se réduit-il au point médian ? Cette formation de deux jours permet d'explorer les multiples modalités du langage inclusif en français : substantifs féminins, neutralisation, re-féminisation, mots englobants, voies passives et actives...

Au programme : un bout d'histoire de la langue française, quelques notions de psycholinguistique, exercices pratiques à l'oral comme à l'écrit et réflexion collective sur les liens entre langage, normes, violence symbolique et stéréotypes genrés. Dans l'esprit de l'éducation permanente, la formation vise à développer l'autonomie du jugement et à outiller les participant·es plutôt qu'à prescrire des usages.

Pour toute personne souhaitant s'initier à cette pratique langagière et désireuse de réfléchir aux implications de la langue dans les questions de genre.

1er et 10 décembre 2025, 9h30-16h30

Ligue de l'Enseignement, rue Terre-Neuve 114, 1000 Bruxelles

Plus d’information sur : https://ligue-enseignement.be/formations/pratiquer-un-langage-inclusif-pourquoi-comment-il-y-matiere-reflexion

Couverture de la revue Eduquer n°197

déc 2025

éduquer

197

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Couverture du livre Le langatge inclusif: Pourquoi, comment

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