Ecriture inclusive: « L'école a diffusé le sexisme, elle pourrait aujourd'hui diffuser l'égalité » Entretien avec Éliane Viennot

Jeudi 27 novembre 2025

Professeure dans sa classe
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Historienne et féministe, Éliane Viennot est l’une des grandes voix du langage inclusif. Depuis des années, elle démonte les idées reçues et exhume les usages oubliés du français. Alors que la Fédération Wallonie-Bruxelles vient d’interdire le point médian à l’école, elle rappelle que l’égalité linguistique n’est pas une invention moderne, mais un retour à l’histoire.

« Le masculin l'emporte sur le féminin. » Combien d'entre nous ont rabâché cet adage sans jamais questionner ce qu'il révélait du monde ? Derrière cette règle martelée sur les bancs de l'école se trace les contours d’une oppression de genre. Loin d'être une loi naturelle à la langue, elle reproduit un usage de sociétés sexistes et un dogme imposé par les grammairiens du XVIIᵉ siècle, systématisés par l'institution scolaire dès le XIXᵉ siècle.

Démasculiniser le langage

Cette mécanique invisible, Éliane Viennot la décortique depuis des décennies. Féministe et historienne, « professeuse » émérite et « papesse de l'écriture inclusive » selon ses détracteurs, la Française se bat corps et âme pour la « démasculinisation du langage ».

Et l’actualité de la Fédération Wallonie-Bruxelles met l’accent sur ce qui aurait pu n’être qu’une parenthèse. Depuis cet été, le point médian est interdit dans les écoles. Une décision qui appelait la réaction de cette figure incontournable du débat. Sa réponse est sans détour : « Le point médian, ce n'est qu'une abréviation », les partis politiques « devraient laisser les spécialistes gérer les détails ».

Dans cet entretien, Éliane Viennot va plus loin : les salles de classe doivent cesser d’entretenir des hiérarchies de genre et devenir des lieux où s’expérimente l’égalité. Méthodiquement, elle exhume les preuves d'un passé linguistique délibérément effacé. L'accord de proximité, le féminin des métiers, la non-domination systématique du masculin : tout cela existait avant d'être sacrifié sur l'autel de la « supériorité » masculine. Critiquée pour son militantisme, accusée de mélanger science et idéologie, Éliane Viennot assume et riposte. Ce que brandissent ses adversaires comme une « dérive wokiste » n'est souvent qu'un retour à des dispositifs oubliés.

 

Éduquer : Cet été, la Fédération Wallonie-Bruxelles a voté un décret interdisant le point médian à l'école. Que vous inspire cette décision ?

Éliane Viennot: C'est du théâtre politique. Le point médian, ce n'est qu'une abréviation. De type nouveau, certes, mais une abréviation tout de même. Si on commence à interdire celle-ci, pourquoi ne pas interdire toutes les abréviations, tous les acronymes, les arrobases ? Les élu·es devraient veiller à garantir le principe d'égalité des usages linguistiques et laisser les spécialistes gérer les détails.

« Ces personnes comprennent l'importance politique de l'école : elles la scrutent et se tiennent prêtes à s'indigner à la moindre mesure visant à approfondir l’égalité. Relancer la polémique du point médian, c'est comme agiter un chiffon rouge devant un taureau. », Éliane Viennot.

Éduquer : Cette focalisation sur le point médian cache-t-elle l'essentiel du débat ?

É.V. : Exactement. Le langage inclusif ne se réduit pas à ce signe. En 2017, des gens de droite ont repéré 14 points médians dans un manuel du primaire (Hatier) et ont cherché à en faire une affaire d'État. Ces personnes comprennent l'importance politique de l'école : elles la scrutent et se tiennent prêtes à s'indigner à la moindre mesure visant à approfondir l’égalité. Relancer la polémique du point médian, c'est comme agiter un chiffon rouge devant un taureau.

Éduquer : Vous montrez que l'école du XIXe siècle a systématisé des normes grammaticales sexistes. L'institution scolaire a-t-elle été le laboratoire de cette masculinisation ?

É.V. : Quand l'État a pris en main l' Éducation primaire, il a imposé les règles sexistes élaborées par les grammairiens depuis le XVIIe siècle. Les manuels scolaires ont joué un rôle de vecteurs de cette idéologie. Ces normes sexistes se sont même amplifiées à travers le temps : certains manuels français enseignaient encore les accords de proximité jusque dans les années 1930, mais, non le « masculin générique », théorisé depuis. Et personne ne prétendait, à l’époque, qu’homme veut dire femme aussi. Si l'école a diffusé le sexisme pendant deux siècles, elle peut aujourd'hui diffuser l'égalité.

Éduquer : Le débat sur le point médian est-il politique ou linguistique ?

É.V. : Le débat est avant tout politique, lié aux luttes pour l'égalité des sexes. Quand nous contestons qu'on puisse parler des femmes au masculin, nous réfutons l'idée que le genre dont on se sert pour parler d’elles ait moins de pouvoir que l’autre. Le point médian, qui fait apparaître les deux termes, remet en cause la supériorité du masculin, c'est pourquoi il dérange autant.

Éduquer : Certain·es linguistes estiment que vos arguments historiques relèvent plus du militantisme que de la science. Comment concilier rigueur académique et engagement ?

É.V. : Je ne cache pas mon engagement : oui, je milite, je suis féministe et je me battrai jusqu'à mon dernier jour pour que l'égalité progresse. En revanche, mes propos sont documentés. Quand je montre que Racine utilisait l'accord de proximité, ou que Corneille avait fait dire à une héroïne « Vous êtes satisfaite et je ne la suis pas », les gens comprennent tout de suite. On peut l’expliquer avec des arguments linguistiques, mais c’est plus ardu. Ces preuves historiques sont des outils pédagogiques, ce qui ne veut pas dire qu'elles sont fausses.

Éduquer : N'y a-t-il pas un risque de confusion entre science et militantisme ?

É.V. : Non, car ce sont deux ordres différents. Dire que l'esclavage ne se justifie pas biologiquement est une chose. Combattre pour son abolition en est une autre. Le combat s’appuie sur la science, il ne la fait pas disparaitre. La connaissance du français dit qu’il est équipé pour l’égalité ; le militantisme agit pour le faire savoir et pour faire adopter ses dispositifs. Mes citations sont exactes, même si la question de leurs influences mériterait de nouvelles recherches.

« Nous devons arrêter d'enseigner que « Le masculin l'emporte sur le féminin ». Cette règle date d'une époque ouvertement inégalitaire. À la place, enseignons les accords de proximité ou les accords logiques, et demandons aux élèves de s’en expliquer », Éliane Viennot.

Éduquer : Concrètement, comment devrait-on enseigner la grammaire aujourd'hui ?

É.V. : Nous devons arrêter d'enseigner que « Le masculin l'emporte sur le féminin ». Cette règle date d'une époque ouvertement inégalitaire. À la place, enseignons les accords de proximité ou les accords logiques, et demandons aux élèves de s’en expliquer : « Pourquoi tu l'as mis au féminin ? », « Parce que j'ai accordé avec la personne plutôt qu'avec l’objet » ; « Parce que le mot à accorder est plus près ». On leur montrera que la grammaire n’est pas qu’un réservoir d’exceptions ou de règles incompréhensibles.

Éduquer : Quels conseils donneriez-vous aux enseignant·es qui veulent pratiquer un langage inclusif ?

É.V. : D'abord, se renseigner pour comprendre qu'on a l'histoire avec nous. C'est d’ailleurs ce qui fait enrager nos détracteurs qui pensent défendre la « tradition » alors qu’ils ne défendent que des usages frelatés. Ensuite, pratiquer sans attendre des autorisations. Utiliser « autrice », « professeuse », « officière », « doctoresse », même sans instruction officielle ; nous avons avec nous : Montaigne, Racine, Voltaire… L'usage fait gagner la bataille : plus on utilise ces formes, plus les gens les entendent, plus elles deviennent normales. Enfin, il faudra obtenir que l'école cesse de transmettre des usages sexistes.

« Les conséquences sont mortifères : cette règle enseigne que les hommes doivent toujours avoir le dernier mot, donc qu’ils ont le droit d’imposer leurs volontés. C'est un poison que l'école injecte depuis deux siècles. », Éliane Viennot.

Éduquer : Vous allez jusqu'à parler de conséquences « mortifères » de la règle traditionnelle...

É.V. : Le message que véhicule la formule « Le masculin l’emporte sur le féminin » n'est pas linguistique mais social : si le genre qui représente les hommes a plus de puissance que l’autre, c’est que leur sexe en a plus que l’autre. Et oui, les conséquences sont mortifères : cette règle enseigne que les hommes doivent toujours avoir le dernier mot, donc qu’ils ont le droit d’imposer leurs volontés. C'est un poison que l'école injecte depuis deux siècles.

Éduquer : Comment concilier devoir de neutralité scolaire et responsabilité d'égalité ?

É.V. : On vit dans des pays qui affirment l'égalité des sexes. Dire « les lycéennes et les lycéens » (par ordre alphabétique), plutôt que « les lycéens », c'est concrétiser les promesses de nos constitutions. Les enseignant·es doivent comprendre qu'il ne s'agit pas là d'innover mais de retrouver des dispositifs qui existent. Du reste, en France, les accords de proximité n'ont jamais été interdits. L’école a simplement cessé de les enseigner. Nous avons toute la légitimité nécessaire pour passer à la langue égalitaire.

Qu'est-ce que l'accord de proximité?

L'accord de proximité consiste à accorder l'adjectif avec le nom le plus proche, plutôt qu'avec le terme masculin s’il y en a un dans le groupe à qualifier. Cette règle était couramment utilisée en français classique et enseignée dans les manuels jusqu'aux années 1930.

Couverture de la revue Eduquer n°197

déc 2025

éduquer

197

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