Fournitures scolaires : à l’école de la débrouille

Jeudi 24 septembre 2026

Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Depuis la rentrée 2026, la gratuité des fournitures scolaires s’étend jusqu’à la 5e primaire, tandis que la dotation par élève recule. Pris entre ces deux mouvements, un directeur bruxellois cherche à maintenir son école à l’équilibre. Récit d’une gratuité conquise à crédit.

À bord de sa voiture, Pierre Laurens sillonne la ville. Alors que l’été bat des records de chaleur, son coffre se remplit peu à peu de fournitures scolaires. Les entreprises profitent de l’accalmie estivale pour se débarrasser du matériel inutilisé. Avec d’autres directions, il écume les réseaux sociaux à la recherche de ces « bons plans ».

« C’est la première fois qu’on est amené à faire ça », raconte le directeur, qui entame sa treizième année à la tête de l’École Saint-Antoine, dans le sud de Bruxelles. Des caisses de fardes encore en bon état permettront d’économiser 250 € pour les élèves de 5e et 6e primaires. Ailleurs, ce seront des chaises et des bancs dont d’autres établissements n’ont plus l’utilité qui trouveront une seconde vie. « Maintenant, on fonctionne à la débrouille », résume Pierre Laurens.

De 77 € à 29 €

« Sur le moment, c’était très compliqué », se souvient l’ancien instituteur. En mai 2026, il apprend qu’il devra préparer la rentrée avec 29,42 € par enfant de primaire, contre 77 € auparavant. Avec cette enveloppe, l’école doit pourtant continuer à satisfaire les obligations décrétales, en mettant gratuitement à disposition des élèves le matériel nécessaire aux apprentissages. « J’avais 15 000 €, je n’en touche plus que 6 000. Il y a 9 000 € qu’on doit aller chercher autre part ».

Il retourne la question dans tous les sens. Dans l’urgence, il rencontre d’autres directions. Autour de la table, deux groupes se constituent : « Les écoles qui s’occupent d’une population défavorisée s’interrogeaient sur comment faire avec l’argent qu’elles ont. Alors que celles plus favorisées se questionnent sur comment contourner le truc. » Lui, dirige une école à faible indice socio-économique : il fait partie de celles qui n’ont pas les moyens de demander aux parents de compléter le manque à gagner. Dans quelques mois, la gratuité des fournitures scolaire s’étendra jusqu’à la 5e primaire. Avec des collègues, ils et elles interpellent la presse : « On essayait de faire comprendre dans quelle réalité on allait se retrouver. » 

Des cartables à double fond 

Juin arrive et avec l’été, la préparation de l’année suivante. Le nez dans les comptes, Pierre Laurens cherche où réduire la voilure. Rénover l’électricité ou remplacer du matériel usé ? Repeindre une classe ou commencer une réserve pour la rénovation des bâtiments qui commencent à en avoir vraiment besoin ? Dans ses 19 classes, les budgets diminueront de 150 €. Ce qu’il consacrait jusque-là aux sorties théâtre disparaît avec la réforme. 

Le directeur termine l’année en glissant dans les cartables la liste habituelle du matériel autorisé pour la rentrée suivante : un sac, des mouchoirs, une trousse vide et les affaires de gym. Sur le verso, l’école ajoute une demande de dons, pour celles et ceux qui voudraient aller « un peu plus loin ». Émue par l’une de ses sortie médiatique, une association le recontacte. « Leveur de fonds » malgré lui, le directeur revoit le prix des t-shirts de gym et en sort une édition spéciale, floquée du nom de l’enfant. 

« Des petits sous rentrent. » D’autres sortent : l’information de la fin de la gratuité des repas scolaires est transmise aux familles. Après les avoir sondées, l’établissement anticipe une chute de la fréquentation du réfectoire, de 350 à 50 repas chauds. Les autres élèves mangeront leurs tartines en classe. Un poste est supprimé, deux autres voient leur temps de travail réduit de moitié. « On a coupé là où on pouvait couper. On a cherché là où on pouvait chercher. Tout en essayant de respecter cette loi de la gratuité », résume le directeur. 

Vers la fin de la gratuité ? 

« Ce n’est jamais agréable de faire des économies », prévenait en septembre 2025 la Ministre de l’Éducation Valérie Glatigny (MR), à l’issue du conclave budgétaire. Le gouvernement décide d’économiser 86,7 millions d’euros dans l’enseignement obligatoire. Parmi le régime envisagé pour l’année 2026, 13 millions concernent le budget des fournitures scolaires. Les Engagés et le MR entendent supprimer la gratuité universelle, pour la remplacer par une aide matérielle ciblée, destinée aux enfants qui en auraient le plus besoin.

Quelques heures plus tard, la Ligue des familles, des enseignant·es, les syndicats, puis l’opposition montent au créneau. Ils redoutent une réforme stigmatisante : « Dans une même classe, des enfants auraient du matériel de marque acheté par leurs parents, quand ceux des familles précaires se verraient attribuer du matériel standardisé par l’État », explique Merlin Gevers, chargé d’étude pour la Ligue des familles. 

La couleur du gratuit

Si tous les partis politique s’accordent à dire que le « gratuit » est toujours financé quelque part, chacun n’en tire pas pour autant les mêmes conclusions. Pour le MR, elle « relève plus du dogmatisme, voire d’une religion de la Gauche, plutôt que du pragmatisme et de la bonne gouvernance ». Depuis sa prise de fonction, Valérie Glatigny commence sa croisade en gelant sa progression à la troisième primaire. 

Mise sous pression par les mobilisations dans les écoles et chez les parents, le gouvernement trouve sa combine. La gratuité se financera avec les « dotations et subventions générales de fonctionnement ». En passant d’une enveloppe à l’autre, le budget sera divisé par 3 par élève, passant en primaire de 77 € à 24 € par enfant. « Au lieu de supprimer la gratuité pour la remplacer par une aide ciblée, le gouvernement a maintenu le même budget tout en imposant aux écoles de fournir tous les enfants, avec les mêmes économies », analyse Merlin Gevers.

Une compétence déchargée

« De nos échanges avec les pouvoirs organisateurs de l'enseignement officiel, nous observons que le principe de gratuité des fournitures est globalement respecté », relate, quelques jours après la rentrée 2026, Véronique De Thier, co-directrice de la Fédération des Parents et des Associations de Parents de l’Enseignement Officiel (FAPEO). Ce qui ne semble pas tout à fait être le cas dans les autres réseaux, où les coulisses de l’enquête de La Ligue des familles, la FAPEO et l’UFAPEC tendent vers un « non-respect assez massif ». 

Dans les faits, respecter ce principe relève parfois du casse-tête. À la tête des établissements, la gratuité peut susciter un sentiment d’ambivalence : nécessaire pour les élèves, mais, en l’état, lourde pour la gestion. Pierre Laurens critique aussi les différences entre réseaux, se sentant moins armé que ses collègues de l’officiel, qui peuvent parfois compter sur l’appui des pouvoirs locaux. « Moi, je ne peux pas lever des impôts », se plaint le directeur forestois. Si certaines communes peuvent porter main-forte à leur école, d’autres sont noyées sous les demandes diverses. « Pour l’officiel, on risque un transfert de charges sans qu’il y ait un transfert de compétences », prévient Lucien Rigaux, chercheur au Centre de droit public et social de l’ULB. Selon le juriste, ce mécanisme pourrait renforcer les inégalités géographiques. 

« Un droit, pas une fantaisie »

À quelques heures de la rentrée, les instituteur·ices de l’école Saint-Antoine commencent leur année avec une calculette entre les mains. « Comme le budget est fragile, on joue de la combine ». Certain·es se replient sur des fournitures de moins bonne qualité. D’autres écument les réseaux sociaux, en quête des bonnes affaires pour leur classe. 

« La gratuité, ce n’est pas une fantaisie. C’est un droit constitutionnel », alerte Véronique De Thier. Merlin Gevers abonde : « Ce n’est pas une aide sociale, mais un principe de financement de l’école par l’impôt ». Le chargé d’étude rappelle que les parents ont déjà payé l’école au moment de leur déclaration fiscale : « Leur redemander de l’argent à la rentrée revient à les faire payer deux fois ».

« Il y a une série de choses que je ne peux plus offrir à l’école », regrette le directeur forestois. Pour combler les trous, les professionnel·les de l’enseignement déploient une créativité qui en dit long sur leur dévouement à leur mission de transmission. Tout en élargissant leur fiche de poste, ces astuces brouillent la frontière entre leur fonction de direction et celui d’entrepreneur. Ainsi, les conséquences de la réforme de la gratuité poussent un peu plus l’enseignement vers des logiques marchandes, érodant davantage sa mission de service public. À force de combines pour sauver son école, Pierre Laurens comble des fissures sur un mur dont les fondations s’effritent lentement. 

Ce que la gratuité ne peut payer

Cartable, plumier vide, tenue de sport (short, t-shirt, maillot, chaussures ou pantoufles adaptées) et, selon les besoins, langes, lingettes, mouchoirs ou vêtements de pluie : ces effets personnels restent à charge des familles. Tout le reste, du petit matériel de base (crayons, feuilles et fardes) aux manuels, cahiers d’exercice et livres doit être fourni intégralement aux élèves par l’école. Dans l’enseignement primaire, une école peut proposer aux parents de contribuer collectivement à un achat collectif de manuels. Mais cette contribution ne pourra jamais être imposée, et tous les enfants doivent pouvoir avoir accès aux manuels achetés par cette façon, que le parent ait contribué ou non. En maternelle, aucune demande de contribution de ce type n’est autorisée.

Trois types d’activités demeurent également facturables, toujours au coût réel et sans bénéfice pour l’école : les cours de natation (frais de déplacement inclus), les sorties culturelles ou sportives d’une journée comme un musée ou un théâtre, et les séjours avec nuitées, classes de mer ou classes vertes. Reste enfin tout ce qui se joue hors du temps scolaire, repas, surveillance de midi, garderies avant et après les cours, où la gratuité ne s’applique pas.

oct 2026

éduquer

N°
203

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