Intégration par le sport? Le revers de la médaille

Mercredi 21 mai 2025

Jeune sur un terrain de basquet
©Digby Cheung - unsplash.com
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Le sport est souvent présenté comme un remède aux fractures sociales. Outil d’intégration, de cohésion et d’égalité des chances: la promesse est séduisante. Mais derrière cet idéal largement partagé, les faits racontent une tout autre histoire. Inégalités d’accès, discriminations et violences multiples : le sport n’y fait pas exception, il reproduit les rapports de pouvoir qui traversent la société. Et parfois, il les masque mieux que d’autres.

Présenté comme un vecteur d'intégration sociale, d’égalité et de vivre-ensemble, le sport jouit d’une réputation flatteuse dans le discours public. «Zidane a fait plus par ses dribbles et ses déhanchements que dix ou quinze ans de politique d’intégration», s’exclamait le conseiller du ministre de l’Intérieur français après la victoire de l’équipe de France «Black-Blanc-Beur» en 1998. Plus proche de nous, le site du Parlement européen s’enthousiasme: «L’inclusion sociale en tant que finalité du sport dans la société fait partie des grandes priorités de l’Union. Parce qu’il rapproche les gens et permet de créer des communautés, le sport peut contribuer de manière importante à l’intégration des migrants dans l’Union».

Ces déclarations illustrent une conviction profondément ancrée: le sport transcenderait naturellement les clivages sociaux et culturels. Mais cette vision, aussi séduisante soit-elle, résiste difficilement à l'analyse sociologique et aux données empiriques.

Le sport, un modèle de méritocratie

Les grandes épopées sportives nourrissent l'imaginaire méritocratique de nos sociétés. L'athlète issu d'un milieu modeste accédant à la gloire par sa persévérance renforce l'idée que chacun peut réussir s'il s'en donne les moyens. Cependant, cette mise en spectacle de réussites individuelles occulte une réalité collective moins reluisante. Loin d'un espace d’émancipation où la consécration se trouverait à quelques foulées de l’intégration, le sport peut également refléter et amplifier les fractures sociales qu'il prétend combler: inégalités d’accès, discriminations, reproduction de normes sociales.
Le sociologue Jean-Marie Brohm en propose une lecture critique, le décrivant comme «le modèle formel absolu de la concurrence de tous contre tous». Selon cette perspective, les dérives observées dans le sport professionnel – dopage, violence, corruption – ne seraient pas des anomalies, mais les manifestations d’un système fondé sur la compétition, «l'expression la plus achevée de la concurrence capitaliste».

«Le sport ne produit pas mécaniquement de l'intégration. Il peut même participer à fabriquer de l'exclusion, notamment pour ceux qui sont les moins conformes aux exigences de performance.»

Des effets d'intégration contestés

Après avoir dirigé de longues enquêtes sur les effets de l'intégration par le sport dans le nord de la France, Nicolas Penin, professeur des universités en STAPS à l'Université d'Artois, nous partage ses conclusions: «Le sport ne produit pas mécaniquement de l'intégration. Il peut même participer à fabriquer de l'exclusion, notamment pour ceux qui sont les moins conformes aux exigences de performance. Cela peut aussi être tendanciellement le cas pour certains publics comme les filles et les femmes, les personnes en situation de handicap, et on pourrait multiplier les exemples
Le sociologue émet des réserves sur la notion même d'intégration au cœur de ces discours, celle-ci restant marquée par le principe d'assimilation: «L'intégration est trop souvent pensée exclusivement comme une forme de rapprochement culturel progressif des migrants vers le modèle porté par les autochtones.»

Comment expliquer alors la persistance de cette foi dans les vertus sociales du sport? Gilles Vieille-Marchiset, sociologue à l'université de Strasbourg, assimile l’intégration sportive à une croyance collective relevant du registre de la «prophétie». Il contextualise les racines historiques de cette construction idéologique: «Le pasteur anglais Thomas Arnold, considéré comme l'inventeur du sport contemporain, l'utilisait déjà en 1830 comme un outil de formation morale pour ses élèves.» Le sociologue rappelle que le sport moderne est apparu au XIXe siècle, parallèlement à d'autres institutions disciplinaires comme l'école, les casernes ou les prisons: «Un des intérêts politiques du sport réside dans sa dimension ludique. À l'insu des personnes, ces pratiques transmettent un certain nombre de normes, induisant une forme de contrôle implicite des corps

«Présenté comme un remède aux “banlieues en crise”, le sport devient davantage un outil de pacification que d'émancipation.»

Une réponse aux tensions sociales

Cette vision morale a traversé les années. Au tournant du XXe siècle, elle est reprise et généralisée par le fondateur des Jeux olympiques modernes. «Alors que le sport était encore très élitiste et bourgeois, Pierre de Coubertin, avec son concept de “pédagogie sportive”, avançait l'idée qu’il pourrait être bénéfique pour éloigner les populations pauvres d'un certain nombre de vices», précise le chercheur.

Progressivement, cette idée fait son chemin, notamment dans les milieux politiques progressistes qui y voient un outil d'égalité. Après la Seconde Guerre mondiale, les États investissent massivement dans ce sport éducatif censé forger le citoyen. À partir des années 1980, le sport est mobilisé comme réponse aux tensions sociales, avec l'émergence du discours sur «la citoyenneté par le sport». Présenté comme un remède aux «banlieues en crise», il devient davantage un outil de pacification que d'émancipation.

La perception du sport comme instrument d'intégration s'est particulièrement renforcée en réponse aux tensions urbaines. «Le sport est alors venu au secours du traitement social et politique des banlieues. Il a été présenté comme un outil magique d'émancipation et surtout de pacification», développe Vieille-Marchiset, auteur de l'ouvrage Le sport dans les quartiers. Pratiques sociales et politiques publiques.
Cependant, à partir de ses recherches empiriques, le sociologue constate que les populations concernées ne sont pas dupes: «Quand on rencontre les classes populaires, on se rend compte qu'elles sont tout à fait conscientes, peut-être même plus que d'autres groupes sociaux, de ces logiques d'encadrement et de pacification. Et elles jouent en quelque sorte avec ce contrôle des corps pour mieux résister et contrecarrer cette logique.»

«Selon une enquête Statbel de 2023, seules 40% des personnes issues des foyers les plus modestes déclarent pratiquer un sport chaque semaine, contre 71% parmi les plus aisées.»

Des inégalités persistantes dans l'accès au sport

Nicolas Penin établit une distinction entre l’intégration par le sport et l’intégration au sport. La première semble s'inscrire dans le registre du fantasme pour une certaine classe politique, alors que devrait être intégré le caractère conditionnel des effets produits. Pendant que la seconde peut parfois relever du cauchemar pour les classes populaires. Selon une enquête Statbel publiée en octobre 2023, seules 40% des personnes issues des foyers les plus modestes déclarent pratiquer un sport chaque semaine, contre 71% parmi les plus aisées. Le fossé se creuse davantage lorsque l'on considère l'origine migratoire.

Le phénomène prend racine dès l'enfance, comme le démontre l'enquête HBSC 2022 menée auprès d’élèves scolarisés de la 5e primaire à la 7e secondaire en Wallonie et à Bruxelles. «Concernant la pratique sportive structurée, nous observons clairement un gradient social: les jeunes issus de milieux plus aisés pratiquent davantage», rapporte Emma Holmberg, l’une des coordinatrices de l’enquête et chercheuse à l’École de Santé publique à l’Université libre de Bruxelles. «Cela s'explique notamment par le fait que cette pratique nécessite souvent une cotisation, du matériel, etc.» Des chiffres qui font office d’échauffement, avant le grand écart de l’âge adulte: 41% des élèves avec un faible niveau d'aisance familiale pratiquent un sport trois fois par semaine, contre 56% pour ceux issus de milieux aisés.

Un des nœuds au problème réside dans l'abandon du sport à l'adolescence. Celui-ci est tributaire du milieu social des jeunes. Maxime Travert, chercheur à l'ÉSPÉ d'Aix-Marseille, précise: «Sans ce décrochage, le taux de pratique sportive atteindrait plus de 95% des jeunes, toutes catégories sociales confondues.» Néanmoins, ses études révèlent des disparités sociales marquées: une fille sur deux issues des quartiers populaires abandonne toute pratique sportive, contre une sur trois dans les milieux aisés. Chez les garçons, le ratio est d'un sur trois dans les milieux défavorisés, contre un sur six dans les milieux aisés.

Les discriminations et violences dans le sport

La discrimination ne se limite pas à l'accès au sport, elle s'exerce aussi dans les pratiques elles-mêmes. Une étude menée par la KU Leuven et le RBFA Knowledge Centre révèle que trois parents sur quatre déclarent avoir observé des actes discriminatoires dans le football des jeunes (propos injurieux, évitement ou exclusion). Et selon cette même étude, 95% des jeunes disent avoir été déjà confrontés à une forme de discrimination dans un contexte sportif.

Une autre étude (Child Abuse in Sport: European Statistics), menée à Bruxelles et en Wallonie, présente des chiffres tout aussi interpellants: 80% des enfants pratiquant un sport auraient subi des abus psychologiques ou physiques. Des données qui placent la Belgique au sommet de l’Europe en matière de violence dans le sport.

Pour un sport véritablement inclusif

Devant ces constats, comment faire du sport un véritable outil d'émancipation? Pour Gilles Vieille-Marchiset, l’essentiel réside dans l'encadrement de l’activité: «Si vous avez un entraîneur sportif orienté exclusivement sur la recherche de performance et la détection, c'est difficile d'en faire un outil émancipateur, sauf pour celui qui réussit.» La solution passerait par des éducateurs et éducatrices coiffées d’une double casquette: «Il faut faire en sorte que le sportif puisse être combiné aFu social. Cela consiste à dispenser à la fois une éducation sportive et un accompagnement social.» En insistant sur l’importance d’une éducation à la hauteur des enjeux, Nicolas Penin abonde dans ce sens: «Ce n'est pas l'activité elle-même qui est productrice de ces effets, mais la façon dont on l'encadre. Cela renvoie à des compétences nécessaires, à des formations et à des conditions d'exercice particulières

Couverture de la revue Eduquer n°195 consacrée au sport

juin 2025

éduquer

195

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