
L’éducation physique ne se contente plus de faire transpirer, elle prévient et émancipe. Depuis 2024, les écoles francophones généralisent une troisième période de cours. Une réforme discrète, pourtant inscrite dans un changement de fond: il ne s’agit plus seulement d’y faire du sport, mais d’insuffler aux élèves les clés d'une vie saine. La gym d'hier devient l'éducation à la santé de demain.
Alors que la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) décroche un carton rouge pour l'inactivité de ses adolescents, le match n’est pas encore perdu: une troisième période d’éducation physique et à la santé (EPS) entre sur le terrain. Mises en place depuis la rentrée 2024, ces prolongations s’étendront progressivement à l’ensemble des élèves de la FWB. Plus que de simples arrêts de jeux supplémentaires, ces changements s’insèrent dans une refonte totale des règles qui régissent le sport à l’école.
«En Belgique francophone, environ neuf adolescents sur dix ne pratiquent pas les 60 minutes quotidiennes d'activité physique modérée à soutenue recommandées par l’OMS.»
Bouger ou scroller?
«Pour l'activité physique globale, notre enquête en FWB démontre qu’environ neuf adolescents sur dix ne pratiquent pas les 60 minutes quotidiennes d'activité physique modérée à soutenue recommandées par l’OMS. Concernant la pratique sportive structurée, nous sommes à un jeune sur deux», alerte Emma Holmberg, chercheuse à l'École de Santé publique de l'ULB. Coordinatrice du versant belge francophone de l'enquête internationale Comportements, bien-être et santé des élèves1, elle constate que parallèlement à la baisse de l'activité physique, les temps d'écran augmentent: «Les jeunes délaissent-ils le sport pour le numérique? Même si nous ne pouvons pas établir de causalité directe avec notre étude transversale, c'est une tendance observée dans toute l'Europe.»
Ces résultats placent la Belgique francophone en queue de peloton de l’activité physique par rapport aux autres pays étudiés. Face à ce constat, les spécialistes s'accordent sur l'importance d'inculquer de bonnes habitudes dès le plus jeune âge. «L'activité physique pendant l'enfance et l'adolescence se déporte généralement sur la pratique à l'âge adulte. Les cours d'activité physique à l'école représentent une opportunité centrale pour faire bouger les jeunes à long terme», rappelle la chercheuse.
«Avec le Pacte, nous sommes passés de l'éducation physique et sportive à l'éducation physique et à la santé. Maintenant, nous formons des citoyens physiquement responsables.»
Du sport à la santé: un virage pédagogique
«Investir dans la prévention et donner de bonnes habitudes de vie réduiront les coûts liés à la malbouffe, à la sédentarité et à la santé», soutient Marc Cloes, professeur ordinaire honoraire à l'Université de Liège. Ce spécialiste a présidé le consortium «Activité physique, Bien-être et Santé» du Pacte pour un Enseignement d’excellence. Une opération visant à refonder en profondeur l’essence des cours de «gym»: «Avec le Pacte, nous sommes passés de l'éducation physique et sportive à l'éducation physique et à la santé. Maintenant, nous formons des citoyens physiquement responsables», résume-t-il en se levant de sa chaise, trace d'une carrière passée à transmettre l’amour du mouvement.
Plus de quantité et davantage de qualité
C’est dans le cadre de l’implémentation du volet d’EPS du Pacte qu’une troisième heure a été généralisée dans l’ensemble des réseaux. Depuis la rentrée 2024, tous les élèves de 5e primaire savourent désormais trois périodes d’activité physique. Une mesure qui s'étendra progressivement jusqu’en 3e secondaire. Sur ce point, Marc Cloes estime que le plus, c'est le mieux: «Des études menées au sein de divers pays constatent que les établissements proposant régulièrement des activités physiques obtiennent les mêmes résultats scolaires que les autres. En dehors des bienfaits physiologiques, la différence, c'est qu'elles développent une attitude positive envers l'école et ses apprentissages.»
Le changement impulsé par les travaux du Pacte ne concerne pas seulement la dimension quantitative. Les cours d’EPS sont désormais enrichis d'éléments conceptuels: «Les profs d’EPS mobilisent maintenant leurs connaissances scientifiques pour aider leurs élèves à comprendre ce qu'ils font. Toutefois, il ne s'agit pas de transformer le cours en séance théorique, mais de vulgariser les notions importantes pour que les élèves saisissent l'utilité de l'activité physique dans leur quotidien.»
Le Liégeois use du concept de littératie physique, soit les compétences qui favorisent l'engagement et le maintien d'une activité physique: « L’EPS n'est plus seulement un cours où on apprend les rudiments de certains sports, on y façonne aussi les briques qui permettent à tous les élèves d’être ensuite actifs tout au long de leur vie.»
«Loin du cliché réducteur du “prof de gym”, l'enseignant·e d’EPS transmet des principes de biologie et une culture sportive, tout en favorisant l'acquisition d'une meilleure hygiène de vie.»
Des muscles et du sens
Pour illustrer ces évolutions, Arthur Du Brulle, un jeune diplômé en Sciences de la motricité, témoigne: «Notre formation combine rigueur scientifique et excellence pratique. Nous développons des connaissances poussées en anatomie et physiologie, comparables à celles des kinésithérapeutes, tout en maîtrisant diverses disciplines sportives.»
Loin du cliché réducteur du «prof de gym», l'enseignant·e d’EPS transmet des principes de biologie et une culture sportive, tout en favorisant l'acquisition d'une meilleure hygiène de vie. Son rôle s'étend désormais à la promotion d'activités extrascolaires, à l'élaboration de déplacements actifs, à l'initiation de collaborations interdisciplinaires ou à la prévention de risques psychosociaux.
«Les élèves nous perçoivent différemment des autres enseignants. Le cadre moins formel de nos cours crée une relation particulière», confie le passionné, avant d'évoquer les obstacles qui entravent l'exercice du métier. Moins de la moitié de ses camarades diplômé·es enseignent effectivement: «La plupart se découragent devant des débuts difficiles: courts remplacements, éparpillés sur plusieurs sites, avec parfois la sensation de faire plus de gardiennage que de pédagogie.»

Le sport est un moyen, pas une fin
Sur les récents changements, le coordinateur général de l'Association des Établissements sportifs, Serge Mathonet, émet quelques inquiétudes: «On a l'impression que le sport n'est plus enseigné en tant que tel à l'école, mais qu'on glisse vers d'autres thématiques comme la nutrition. Ces sujets sont importants, mais ils ne devraient pas prendre la place des heures d’EPS.»
Marc Cloes regrette pour sa part que le sport soit souvent vu comme une priorité alors que les conditions sont rarement remplies pour que les élèves acquièrent un niveau leur permettant de rejoindre des clubs: «Si la plupart des professeurs sont des sportifs qui veulent transmettre leur passion et visent à donner le goût de la pratique, il ne faut pas oublier que le sport devrait rester un moyen, pas une fin. Et qu’il convient d’enseigner en cherchant à apporter de réels changements chez les élèves.»
Pour que les cours d’EPS impactent concrètement la vie des élèves, il évoque l’ancrage sociétal et recommande des activités qui inscrivent le sport dans le milieu de l'élève: «L’EPS n’a de sens que si les élèves sont ensuite capables d’utiliser ce qu’ils y ont appris hors de l’école. Des cours pas simplement pour s’amuser, mais pour s’amuser avec quelque chose qu’ils pourront remployer plus tard.» Il l’illustre avec le cours de volley-ball, qui pourrait enseigner les règles et les techniques, mais également montrer aux élèves comment déployer ces compétences en dehors du gymnase: où jouer, avec qui et comment les adapter à leur réalité.
Un souffle venu du Québec
Ce changement de paradigme s'inscrit dans une tendance internationale, notamment au Québec qui est particulièrement innovant en la matière, comme nous l’explique Sylvain Turcotte, expert québécois dont le décalage horaire n'est pas le seul à nous distancer: «Les écoles primaires ont commencé à intégrer 60 minutes d'activité physique quotidienne en plus des cours d’EPS.»
Cette politique se traduit concrètement par des récréations actives, des pauses d'activité en classe, ainsi qu’une utilisation optimisée de l'espace et du temps. L'école entière devient le terrain de jeu de l'activité physique. «Une récréation active, c'est par exemple quand les enseignants achètent du matériel et que les élèves s'autoorganisent. L'idée, c'est de tout maximiser pour que les enfants soient actifs dans l’environnement scolaire», nous détaille ce doyen de la Faculté des sciences de l’activité physique de l’Université de Sherbrooke, qui précise que ces politiques ont été soutenues économiquement par le gouvernement.
Chez nous, la transformation entamée à partir des travaux du Pacte est largement inspirée du Québec, où la conversion concerne aussi les mentalités. Sylvain Turcotte y est intervenu pour partager son expertise et il insiste sur l’importance de l’accompagnement. «Sinon, les enseignants diront que c'est très philosophique comme changement, mais qu'ils ne savent pas comment le mettre en œuvre. Au Québec, l'enseignant d’EPS collabore avec tous ses collègues», citant l’exemple d’un·e titulaire qui, lors de l’organisation d’une sortie scolaire, fait appel à l'enseignant·e d’EPS afin de maximiser les déplacements ainsi que la pratique de l'activité physique.
Selon le Québécois, cette transformation, radicale, nécessitera encore une vingtaine d’années pour s’implémenter totalement: «L'intégration de l'aspect santé dans l’EPS remet en question toute la formation et la sélection des futurs enseignants. Il faut attendre un certain roulement des enseignants imbibés d'une philosophie complètement différente...»
Il changeait la vie
La troisième heure d'EPS ouvre la voie, mais notre marathon contre la sédentarité est loin d'être achevé. Les intentions politiques, aussi louables soient-elles, s'essoufflent vite sans moyens concrets. L'exemple français en témoigne, avec un rapport du Sénat révélant que seules 42% des écoles concrétisent les «30 minutes quotidiennes» lancées après la pandémie.
Remporter cette course de fond exige plus qu'un coup de sifflet ministériel: infrastructures repensées, formation continue des enseignant·es et vision dépassant l'horizon électoral. En refermant son carnet, Marc Cloes fredonne Jean-Jacques Goldman. Peut-être que la révolution de l'activité physique, comme d’autres, commencera par celles et ceux qui, chaque jour, font bouger les lignes et les corps.
«C'était un professeur, un simple professeur
Qui pensait que savoir était un grand trésor
Que tous les moins que rien n'avaient pour s'en sortir
Que l'école et le droit qu'à chacun de s'instruire»
- 1https://sipes.esp.ulb.be/publications/enquetes-hbsc
De la gymnastique suédoise à l'éducation à la santé

«L'éducation physique a constamment dû se défendre face aux attaques remettant en question son utilité», déplore le chercheur spécialisé en intervention sportive Marc Cloes, après nous avoir raconté comment, encore étudiant, il avait manifesté aux côtés d'EddyMerckx pour sauver son cours fétiche. Cette fragilité institutionnelle l'a parfois consterné, notamment lors d'un échange avec un responsable politique: « Un simple changement de position ministérielle pourrait rendre cette matière optionnelle, voire la supprimer». Aux États-Unis, certains États l’ont d'ailleurs déjà reléguée au rang d'option. «Heureusement, tant l’UNESCO que l’Europe soulignent son rôle déterminant pour la société et défendent ardemment sa place dans les grilles horaires», ajoute le professeur honoraire.
L'histoire de cette discipline reflète l'évolution des priorités sociétales. Initialement dominée par la gymnastique formative d'inspiration suédoise, elle imposait des exercices rigoureux et collectifs: « On développait le corps à travers des mouvements parfois austères, axés sur la motricité, la prise de risque, la force et la souplesse. Cette approche très dirigiste et disciplinée caractérisait l'esprit du XIXe siècle », explique le chercheur liégeois.
Une rupture s'est produite dans les années 1970, quand les enjeux politiques ont transformé la discipline: «Le sport est devenu un instrument politique dans la confrontation Est-Ouest. Le comptage des médailles servait à démontrer la puissance des nations, une logique que la Chine perpétue encore aujourd'hui.»
Cette évolution se reflète jusque dans la terminologie: «L'appellation “prof de gym” est réductrice, comme le seraient “prof de calcul” ou “prof d'orthographe”». Il insiste, tout en nous montrant avec humour une bande dessinée du Petit Spirou intitulée Mon prof de gym. Les enseignant·es d'éducation physique sont désormais considéré·es comme «la pierre angulaire de la promotion de la santé et d'un style de vie actif à l'école», une mission bien plus large que la simple pratique gymnique d'autrefois.
Les recommandations de l'OMS en matière d'activité physique
L'Organisation mondiale de la santé place l'activité physique au cœur des stratégies de santé publique. Selon l'OMS, l'activité physique englobe «tout mouvement corporel produit par les muscles squelettiques qui requiert une dépense d'énergie». Une définition qui va bien au-delà du simple sport.
Pour les enfants et adolescents (5-17 ans)
- 60 minutes quotidiennes d'activité d'intensité modérée à soutenue
- Au moins 3 séances hebdomadaires d'activités aérobiques d’intensité soutenue et d’activités renforçant les muscles et les os
Pour les adultes (18-64 ans)
- Entre 150 et 300 minutes d'activité modérée par semaine
- Ou 75 à 150 minutes d'activité intense
- Des activités de renforcement musculaire au moins 2 fois par semaine
L'OMS souligne que toute activité compte: marche rapide, vélo, natation ou même les escaliers. Ces recommandations visent à prévenir les maladies non transmissibles (maladies cardiovasculaires, diabète, certains cancers), à maintenir un poids sain et à améliorer la santé mentale.



