
Le formateur Alain Merzer transforme le bilan de compétences en outil d'émancipation. Portrait d'un homme qui aide celles et ceux que le monde du travail a brisés.
«Dans mon dernier groupe, six personnes sur dix étaient touchées par le burn-out, contre une ou deux il y a dix ans.» Livré depuis les locaux de la Ligue de l'Enseignement, ce témoignage du formateur spécialisé dans le bilan de compétences, Alain Merzer, est inquiétant. Un retour du terrain en résonance avec l'explosion des troubles mentaux en Belgique: selon les derniers chiffres publiés par l’INAMI, plus d'un tiers des personnes en situation d’invalidité le sont pour des motifs psychosociaux. Parmi elles, plus de 45.000 souffrent d’un burn-out, soit une augmentation de 70% par rapport à 20181.
«La réflexion sur son propre parcours n’est pas un problème en soi, c’est l’absence de réflexion globale qui est dommageable.»
Quand la souffrance au travail explose
Alors que l'individualisation du travail devait épanouir la société, elle finit par la consumer. Le burn-out, littéralement «combustion intérieure», ne se contente pas de ravager les vies, il brûle également les finances publiques. Bien que les projecteurs politiques soient braqués sur les 300.000 chômeurs et chômeuses du pays, les malades de longue durée dépassent les 525.000 personnes. La Fédération des entreprises de Belgique (FEB) estime que les dépenses pour invalidité ont franchi le cap des «8 milliards en 2023!»2. Un montant qui dépasse largement les 5,1 milliards d'allocations versées aux chômeurs et chômeuses. La FEB se «préoccupe» de la hausse de ces dépenses, qui selon les prévisions pluriannuelles pourraient grimper «à plus de 13 milliards en 2029!».
Devant un tel diagnostic, les réflexions structurelles sur les conditions du travail s’élèvent à une dimension sanitaire. À travers sa formation Bilan de compétences et projet professionnel, la Ligue de l'Enseignement décline à l’échelle chirurgicale sa vision clinique. Outil phare du tournant de la gestion des ressources humaines des années 1980, ce dispositif résonne par certains aspects avec les logiques du néolibéralisme. En dépit d’un risque d’individualisation de la relation salariale, de sur-responsabilisation de chacun·e face à son employabilité et d’évaluation unilatérale par le manager, la Ligue se réapproprie l’outil dans une perspective émancipatrice.
En misant sur le collectif et l'accessibilité, le formateur Alain Merzer incarne cette approche. «La réflexion sur son propre parcours n’est pas un problème en soi, c’est l’absence de réflexion globale qui est dommageable», précise-t-il. Ancien haut poste à responsabilités du secteur financier pendant plus de 20 ans, il a quitté le milieu en 2012 pour se consacrer à l'accompagnement des transitions professionnelles. «Malgré une expérience très riche, je ne m'y suis jamais pleinement épanoui. J'éprouvais une aspiration à me recentrer sur l'humain», confie-t-il.
Aligner ses activités professionnelles à ses valeurs
Le parcours d'Alain Merzer illustre ces bifurcations de vie professionnelle qu'il accompagne aujourd'hui. Loin des épiphanies dramatiques qu'affectionnent les récits de conversion managériale, l’homme n'a pas été frappé par une soudaine révélation. Pas de chemin de Damas ni de chute vertigineuse: «Il ne s'agit pas d'un déclic soudain, mais plutôt d'une aspiration de fond», explique-t-il. Une lente maturation qui l'amène, entre 2010 et 2011, à s’impliquer considérablement dans la formation au bilan de compétences, notamment en France où le terreau est plus fertile. «J'avais déjà eu l'occasion de faire du coaching dans le cadre de mes fonctions en banque», précise le formateur.
Quelques années après la crise des subprimes, il saisit l'opportunité d'un départ négocié pour «amorcer sereinement une nouvelle orientation professionnelle». Bien qu’aucune porte n’ait été claquée, une évidence s'impose à lui: «Accompagner les autres dans leur transition de vie, à l'image de celle que j'avais moi-même traversée.»
Cette expérience personnelle nourrit aujourd'hui sa pratique. Quand il évoque «une démarche globale où on ne peut penser le travail indépendamment de la vie personnelle», on sent l'homme qui a effectivement vécu cette réflexion. Sa reconversion n'est pas qu'un changement de métier: c'est un alignement entre ses valeurs et son activité professionnelle.
L'art de faire parler les parcours
Ainsi, l’accompagnement proposé à la Ligue va bien au-delà d'un simple inventaire de savoir-faire. «Le bilan de compétences vise à l'autocompréhension de son parcours: comment suis-je arrivé là où je suis? Est-ce que je comprends mon propre cheminement? Il y a-t-il des schémas répétitifs dans mes insatisfactions? Mes choix ont-ils été véritablement libres ou influencés par d'autres facteurs?»
La méthode suit une progression rigoureuse, affinée au fil des années: «Nous débutons par l'exploration du passé, y compris les logiques familiales sous-jacentes, car il arrive qu'un métier soit choisi par fidélité à une histoire familiale.» Cette phase d'anamnèse professionnelle révèle souvent des déterminismes cachés, des loyautés inconscientes qui orientent les choix de carrière.
Vient ensuite «une analyse du présent: identifier ses ressources, ses talents, ce qui fait sens et ce dont on est fier. Cela contribue fortement à restaurer l'estime de soi». Pour beaucoup de participant·es, parfois en situation d'échec ou de questionnement, cette étape est fondamentale: «Très souvent, ils découvrent qu'ils possèdent plus de ressources qu'ils ne le pensaient.»
La troisième phase projette vers l'avenir: «Le participant imagine un projet de vie aligné avec sa version la plus accomplie de lui-même.» Ici, il s’agit de mobiliser ses compétences d'analyse pour aider à construire du concret à partir de l'idéal. La dernière phase consiste à confronter ce projet à la réalité – contraintes, ressources disponibles – et à élaborer un plan d'action réaliste.
Cette approche révèle une subtilité qu’Alain Merzer a appris à maîtriser: «Pour moi, le bilan de compétences est thérapeutique sans être une thérapie. J’aide spécifiquement les personnes en difficulté avec le travail, ce pour quoi les psychologues ne sont pas nécessairement formés. C'est une approche complémentaire: le psychologue travaille en profondeur tandis que nous offrons un espace dédié aux questions professionnelles. Cette pluridisciplinarité est particulièrement importante dans le cas du burn-out, où l'idéal est de combiner le suivi d'un médecin, d'un psychologue et d'un conseiller en bilan de compétences.»
«Le bilan de compétences proposé par Alain Merzer privilégie le travail en groupe. Une approche qui correspond profondément à sa vision de l'accompagnement.»
Le collectif contre l'isolement
Bien qu’inscrit dans les logiques d’individualisation, le bilan de compétences proposé par Alain Merzer privilégie le travail en groupe. Une approche qui correspond profondément à sa vision de l'accompagnement: «Le groupe permet une dédramatisation. Les participants réalisent qu'ils ne sont pas seuls à traverser des difficultés professionnelles. Je veille particulièrement à établir un climat de sécurité psychologique, fondamental pour que chacun puisse s'exprimer librement.» Cette dimension collective génère soutien et solidarité dans un processus traditionnellement très individuel.
Dans les locaux de la Ligue, son public révèle alors certaines spécificités: «Je n'ai jamais eu plus de 30% d'hommes dans mes groupes, alors que ma clientèle privée est plus mixte. Les hommes semblent encore réticents à partager leurs fragilités en groupe, préférant le cadre d'une relation interpersonnelle – avec un ami, un psychologue ou un coach». Toutefois, l’INAMI constate que «les femmes représentent près de 60% des invalidités toutes causes confondues. Lorsqu’il s’agit des invalidités pour dépression ou burn-out, ce pourcentage s’envole à 69% des cas»3.
«L'augmentation spectaculaire des burn-out révèle une société où les sécurités s'effritent et où la pression s'intensifie. Les organisations fonctionnent avec trop peu de ressources et trop d'exigences.»
Décoder les spécificités du non-marchand
Habitué au secteur associatif, Alain Merzer a développé une expertise particulière auprès de ce public: «Dans le monde associatif, la vocation et la mission sont souvent primordiales dans les choix professionnels. Cet aspect en fait sa force, mais également sa faiblesse. J'observe une souffrance particulière dans ce secteur, où les personnes sont parfois prêtes à accepter des conditions qu'elles refuseraient dans le privé. Certaines structures ne sont pas suffisamment attentives au bien-être de leurs employés.» L'expert pointe en effet des problématiques spécifiques au non-marchand: manque de personnel, pression accrue sur celles et ceux qui restent par conviction.
L'augmentation spectaculaire des burn-out qu'il observe au quotidien amène Alain Merzer à poser un regard sur le présent: «Ces augmentations révèlent une société où les sécurités s'effritent et où la pression s'intensifie. Les organisations fonctionnent avec trop peu de ressources et trop d'exigences.» Et son analyse dépasse les murs des bureaux: «Les frontières entre vie privée et professionnelle s'estompent avec les technologies. La peur de l'inconnu maintient les gens dans des emplois qui les font souffrir. Notre société est devenue moins bienveillante, plus focalisée sur les résultats immédiats».
À cela s'ajoute un phénomène plus récent: «une anxiété collective – ce qu'on appelle parfois le “worry burn-out”.» Bien qu'il soit difficile de les distinguer, les crises géopolitiques et écologiques corsent un peu plus cette récente déliquescence des conditions de travail. Sa conclusion est synthétique: «En définitive, le burn-out naît à l'intersection des dysfonctionnements organisationnels, sociétaux, et des fragilités personnelles.»
Une vision préventive
Fort de cette analyse, Alain Merzer plaide pour une approche préventive: «Idéalement, je crois que tout le monde gagnerait à établir un bilan, même ceux qui se sentent bien dans leur travail». Le formateur insiste sur ses multiples bienfaits, à ne pas limiter aux personnes en situation de burn-out: «C'est une démarche préventive qui permet d'identifier ses limites et ses aspirations avant d'être contraint par la souffrance.»
Au-delà de l'outil qu'il maîtrise, Alain Merzer incarne une génération de professionnel·les qui ont choisi de mettre leur expérience au service d'une vision plus humaine du travail. Celle-ci s'applique autant dans le fond que dans la forme: accompagnement de qualité à des prix abordables, grâce aux formules collectives. Sa collaboration avec la Ligue de l'Enseignement lui permet d'allier «professionnalisme et humanité, avec une approche bienveillante». Un alignement enfin trouvé entre ses valeurs et sa pratique professionnelle, qu'il transmet aujourd'hui à celles et ceux qui cherchent leur propre voie.
- 1«Nombre de personnes en invalidité en raison d'une dépression ou d'un burn-out - Évolution 2018-2023», Institut national d'assurance maladie: https://www.inami.fgov.be/SiteCollectionDocuments/1-1_nombre_invalides_burnout_et_depression-2018-2023-global.pdf
- 2«Plus de 500.000 personnes en maladies de longue durée», Fédération des Entreprises de Belgique: https://www.vbo-feb.be/fr/nouvelles/plus-de-500-000-personnes-en-maladies-de-longue-duree/
- 3«Incapacités de travail en 2023: Combien d’invalidités en raison d’une dépression ou d’un burn-out? Quel coût pour l’assurance indemnités?», Institut national d'assurance maladie invalidité: https://www.inami.fgov.be/fr/statistiques/statistiques-indemnites/statistiques-sur-les-incapacites-de-travail-decoulant-d-un-burnout-ou-d-une-depression/incapacites-de-travail-en-2023-combien-d-invalidites-en-raison-d-une-depression-ou-d-un-burnout-quel-cout-pour-l-assurance-indemnites
Formation à la Ligue
Bilan de compétences et projet professionnel

Cet accompagnement en groupe de quatre jours a pour but de préparer chaque participant·e à définir son projet professionnel, en l’aidant à identifier ses compétences, analyser sa trajectoire professionnelle, cerner sa personnalité, et définir ses priorités. À l’issue de l’atelier, chacun·e aura réalisé son bilan de compétences, et pourra progresser dans l’élaboration de son projet, qu’il faudra encore approfondir et mettre en œuvre par soi-même ou dans le cadre d’un accompagnement personnalisé.
Prochaine session de 4 jours les 6 et 20/11, 11/12 et 15/1/2026 (inscriptions à partir de mi-août).
Plus d’infos sur https://ligue-enseignement.be/formations/bilan-de-competences-et-projet…



